104 — Le Désert

Station de San Antonio del Oeste, la porte du désert

San Antonio del oeste. Ici, presque contre l’Atlantique, tout à l’est, commence le vide : Une station service plantée entre désert et ciel. Les seuls reliefs : Les structures de la station, quelques lampadaires, quelques semi-remorques en attente. Ce jour-là, pour préserver l’uniformité, le ciel est d’un gris acier, le soleil un halo intermittent.

Dès lors, la route s’élance vers l’ouest. C’est l’une de ces routes qui ont la prétention de traverser un continent. Juste la prétention. Mais, là-bas, quand elle s’effacera, vaincue par les Andes, l’odeur du Pacifique sera dominante.

Avancer vers l’ouest, c’est entrer dans un monde de mirage, de mensonge. Les lois de la physique perdent leur pertinence. Le verbe avancer est lui-même un mensonge. Que le compteur annonce 10, 50, 90, 110 km/h, le paysage reste immobile, invariablement immobile. Seuls les fils de fer barbelés font croire au mouvement. Ont-ils un propriétaire ? Sont-ils de simple destructeurs d’immobilité ?

Un autre mensonge est la protectrice fraîcheur d’une clim. Il est difficile de croire ces 37, 39, 42° qu’annonce, suivant son humeur, l’ordinateur de bord. Mais le moindre arrêt, la moindre fenêtre entre-ouverte, balayent ce fantasme aidés d’un vent chaud, lourd, chargé de sable, d’humidité. Ils assèchent instantanément la peau.

Le vent ! Le vent est l’illusionniste qui forge, transforme, trompe, efface ce désert. Il forme les tornades qui galopent sur l’infini, qui croisent la route, qui invitent même, parfois, la voiture, le sable, le cheval, le camion, le buisson, l’improbable marcheur à danser avec elles, maîtresses inflexibles menant un rythme qu’elles seules peuvent suivre. Il est les sons qui habitent ce lieu, les barbelés sont des guitares, les cactus des flûtes, la terre des percutions. Il faut s’arrêter pour l’écouter ; Puissant concert aux notes perpétuelles et éphémères.

Au milieu d’un mirage se dresse un arbre, puis un autre, une maison, puis une autre, une place, une église… Ultime illusion ! Même dans le néant vivent les hommes.