94 — Pokara

Lac de Pokara

Glisser sur le lac

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Un frêle esquif rompt l’immobilité matinale. Sans un bruit, il glisse sur le Machapuchare. C’est à peine si le miroir du lac est troublé par le fin sillage laissé par la barque. Les rouges, les verts, les bleus de celle-ci se superposent, s’imposent à la blancheur rayonnante de cette montagne magique, demeure de Shiva.

L’instant d’une illusion, un simple pêcheur devient le premier et l’unique homme à vaincre ce sommet si sacré que seuls des pas divins peuvent y laisser leurs traces.

Du Tal Barahi, accroché à sa montagne, semblent naître les compositions que le ciel s’invente : de longs et fins nuages sortent de son toit tel un gigantesque éventail. Le soleil naissant les peint au gré de ses fantaisies : Jaunes et oranges s’accommodent des pourpres et des violets.

Assis sur une barque qui a choisi de naviguer sur la terre, un homme, jeune, se laisse dévorer par ce spectacle. Il aimerait être de ce monde. Mais il sait qu’il ne sera jamais autre chose que ce touriste à la stature trop élevée, à la peau trop claire, aux vêtements hors de propos.

Demain ou le jours d’après il aura repris sa route ou devra reprendre le chemin d’une vie d’ennui entrecoupée des fulgurances du voyage.

Pris par sa contemplation il ne se rend pas compte du froid. Même si ses mains se frottent l’une contre l’autre ou se cachent sous sa veste. Même si une envie d’un thé au lait trop chaud vient lui suggérer qu’il a faim. Il n’entend pas non plus les bruits de la ville basse qui émergent de sa nuit. Il n’ose imaginer l’activité matinale et trépidante de la ville haute.

Une main se pose sur son épaule, le conduit hors de sa torpeur. Ils échangent quelques mots. Elle parle du lac, ils parlent des routes : celle qui rejoint Katmandou, celle qui grimpe à Beşisahar et qui désespérément s’allonge pour raccourcir le pas.

11 juin 2013

116 — Palenque

Le Château - Palenque

Le Château – Palenque

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Le matin a oublié d’être frais. Il prend un malin plaisir à coller les vêtements sur le corps à peine le bus quitté. Plombé, le ciel sourit et par cruauté laisse passer quelques rayons de soleil qui viennent surchauffer un air qui est déjà au bord de l’ébullition. D’immenses arbres déjouent ce terrible plan, protégeant le visiteur de l’anéantissement.

Malgré ce piège, c’est la surprise et la beauté, l’errance et le désir qui submergent. Une pelouse trop verte, trop parfaite se fait hôtesse d’accueil. Les arbres protecteurs, tels les meilleurs scénaristes, maintiennent le suspens.

Vient la gifle, magistrale, au moment où ils s’ouvrent et livrent enfin les premières ruines, les premières pyramides. Le regard perd alors toute capacité à se fixer, à faire un choix. Soleil, chaleur et humidité sont vaincus. Hâte et lenteur se mêlent en d’improbables paradoxes. La tête prise de rage veut tout voir, tout découvrir. Le corps, lui, se veut alangui, patient, paresseux.

En se dévoilant Palenque plonge chacun dans son labyrinthe ou ses fantasmes. L’un est cet aventurier qui a voulu être roi, qu’ils ont pris pour un dieu et qu’une simple écorchure a condamné à mort. L’autre est ce fier guerrier revenant triomphant et glorieux dans sa puissante cité. Un autre enfin, un simple insecte se faufilant dans le moindre recoin. Il épie chaque mystère pris entre pierre et jungle ; ceux du temps, ceux de la nature et même ceux des hommes.

Que le chemin grimpe, chaque pyramide offre sa perspective, qu’il descende, chaque pierre offre son histoire, irrésistiblement il entraîne vers la jungle. L’heure est venue, il faut y entrer.

Le premier pas est une offrande, le second, un abandon. Ici, l’individu se perd, se fond dans la multitude. Ses sens ne sont plus les siens. Ses émotions sont un partage. Même le plus arrogant des conquistadors devient humble… ou meurt. Ici, humidité et surprise gouvernent, la nature est reine, l’homme un parasite.

122 — Montfermeil, Les Bosquets

Montfermeil, Les Bosquets

Montfermeil, Les Bosquets

Photo prise par Xavier Dulauroy

Ici, ce n’est pas l’enfer dont s’abreuvent les journaux ou la télévision. Ce n’est pas non plus l’enfer dans lequel est plongé Cosette quand elle tombe entre les mains des Thénardiers. Non, les Bosquets ce sont des souvenirs d’enfance. Des souvenirs perdus aux confins des années 60, aux prémices des années 70.

Les couleurs des Bosquets ne sont pas nettes et froides comme celles du numérique, mais plus granuleuses, saturées, admirables comme celle d’une Kodrachrome 64 : Les couleurs de la nostalgie.

Dans cet univers où règne en dictateur le béton, quelques arbres sont posés là, improbables alibis. Les barres, hautes de leurs 11 étages, entourent un grand parc de sable. Pour tendre le linge, pour aller voir les amis, on passe par le toit. On monte, on descend, on se crée des labyrinthes que n’auraient jamais imaginé les cartésiens architectes qui ont inventé ce triste monde de symétries.

Mon domaine est planté au neuvième étage d’une de ces barres. Un appartement où la lumière s’invite par flot constant par la fenêtre du salon. Il y a cette chambre qui se peuplera d’une petite sœur, il y a aussi cette entrée ouvrant sur un triste palier, siège d’un monde mystérieux d’ascenseurs et d’escaliers.

Mon domaine s’étend au bac à sable, au toit (où je m’essayerai funambule marchant sur une fine margelle prise entre le grillage et le vide), à l’école si grande, si lointaine vers laquelle parfois il faut courir pour arriver à l’heure…

Puis il y a eu cette autre petite sœur qui ne venait pas, qui n’arrivait pas à la maison. Il y a eu cette cour d’hôpital,cette attente, cette joie de l’entre-apercevoir par une fenêtre.

Elle ne connaîtra pas cet univers de couleurs saturées. Un jour nous le quitterons. Versailles nous accueillera. Elle arrivera enfin. Fin de l’insouciance.

En fermant une dernière fois cette porte de cet appartement, c’est la vie qui a commencé. Enfin une autre vie.

3 juin 2013

7 — Le pont Charles

Pont Charles

Pont Charles depuis le Château – Prague

Une légende prétend que c’est là qu’un voyageur à découvert un trésor se trouvant sous sa maison, là-bas, bien au-delà du regard, de l’horizon. La rencontre de l’incrédule immobile et du rêveur qui est venu a offert à ce dernier la clef de ce paradoxe.

Sur ce pont l’imaginaire impose une nuit froide dont le brouillard est l’acteur principal. Dans ce brouillard tant de fantômes. Ceux de Kafka, de Kapek, ceux du Golem ou du rabbin Löwe marchent du pas mal assuré de ceux qui savent ne plus être.

Sous ce pont l’éternel dialogue de la pierre et de la rivière se mue en d’impossibles combats sans morts ni blessé, sans vainqueur ni vaincu, sans rire ni pleure. Les mouettes en sont les moqueuses et arrogantes chroniqueuses. Au-dessus du pont, noir et orgueilleux, sublime et terrifiant, le château impose sa puissance, séduit, domine tout et tous. Mais le pont, lien entre la ville et le pouvoir l’ignore, le méprise.

Avant le pont, il y a son fantasme. Ce fantasme né de livres, de rêves, de films, de pures inventions. Après le pont, il y a toujours cela, mais aussi des perspectives, des sons, des odeurs, des bruits nouveaux et uniques.

La main se laisse aller à caresser la pierre. Le pont semble ronronner, se laisser faire, mais il vous capture. Il tente même de vous faire croire que vous le dominez pour mieux vous attraper. Puis il guidera vos pas. Il les fera résonner sur ce pavé pour mieux se les approprier. Il les dégustera, les ajoutera à sa collection et les écoutera, parfois, pour son plaisir. Sauf quand il neige, comment résister à ce silence feutré, même vide, il résonne de pas.

Si vous traversez vers la château, l’initiation commence, mais je vous laisse à cette découverte. Si vous traversez vers la ville, Prague vous sourira, de ce sourire qui hante les rêves. Elle sait que vous êtes son esclave.