29 — Jérusalem

Jérusalem

Jérusalem – Esplanade des mosquées

Il y a d’abord son désir, son attente, mais aussi cette frontière, hôpital psychiatrique spécialiste de la paranoïa.

Il y a la porte de Damas et son activité frénétique, mais aussi la torpeur du ciel au couchant qui éteint la ville.

Il y a son marché, ses cris, ses échanges, ses bousculades, mais aussi ces soldats et ce réservoir à humiliations qu’ils traînent avec eux.

Il y a ces armes, si nombreuses, si visibles, qui sont parfois plus hautes que leur propriétaire, mais aussi le sourire des enfants qui courent et jouent entre les vieilles pierres.

Il y a la tombe de ce dieu sacrifié, mais aussi ces prêtres qui se déchirent pour la contrôler.

Il y a ses murailles qui racontent des millénaires d’histoires, mais aussi ce mur qui sépare les hommes, coupe les oliviers, éloigne l’eau des champs, les champs des bêtes.

Il y a cet autre mur, dit des lamentations, qui connaît toutes les souffrances, toutes les joies de son peuple, mais aussi l’intransigeance du fanatisme religieux.

Il y a le mysticisme qui suinte de chaque pierre, galope dans chaque ruelle, s’infiltre par tous vos pores, mais aussi ces hallucinations, ces folies qui s’emparent des plus perdus et parfois même des autres.

Il y a les bruits de la vie qui vous accompagnent, vous suivent, vous agacent, vous font rire, mais aussi ces sirènes qui saturent l’espace et annoncent ce drame, toujours ce drame recommencé.

Il y a enfin son esplanade et ses dômes. Ici, la ville se repose. Le silence, la paix sont des monarques. Il n’y a plus que vous et peut-être vos questions.

Après, il y aura la mort de l’espoir, il y aura le plaisir de quitter la ville. Il y aura le vide qui avalera la tension. Finalement, il y aura son manque qui vous fera dire : « L’an prochain à Jérusalem ! » Même si vous n’y croirez pas …

Buenos Aires 27 juillet 2013

28 — Gyula

geler gare de Gyula

Geler en gare de Gyula – Photo de Claudio

Le centre de l’univers n’a pas à être spectaculaire, nous affirma la petite gare en Brique quand elle essaya de nous convaincre qu’elle l’était. Le plus étonnant c’est que nous l’avons crue et que je la crois encore.

Gyula, c’est une petite ville perdue aux marches de la Hongrie et qui fait face à la Roumanie. C’est un de ces voyages absurdes entre incompréhension linguistique, timidité et horaires impossibles qui nous y a entraîné. Partis à 8 heures du matin de Szeged, ce n’est qu’en fin d’après-midi que, mi-amusés, mi-perdus, nous sommes enfin arrivés.

Un train pour la Roumanie partant à 5 heures du mat, il ne nous restait qu’à profiter, soulagés, de notre dernier samedi magyar. La fête a été de courte durée ! À 8 heures seul un bar restait ouvert. À minuit ses portes se sont refermées. La glaciale nuit automnale nous a accueillis.

La gare étant fermée, nous avons trouvé refuge sur son quai. Protégé du vent, on a moins l’impression de geler ! Pour oublier le froid nous avons cousu, décollé des étiquettes, joué aux cartes.

Un vieil homme est venu interrompre ces lents moments de solitude partagée. D’un allemand incertain, nous avons réussi à communiquer. Des mots, des phrases perdues dans le passé ont émergé. Nous avons su qu’il allait à Budapest, il a su que nous allions à Oradea.

Les portes de la gare se sont enfin ouvertes. Il n’y faisait pas plus chaud, mais la lumière nous offrait cette illusion. À 4 heures 30, un phare a déchiré la nuit : Le train pour Budapest. Notre compagnon d’une nuit y est monté, nous l’avons chaleureusement salué…

Trente minutes plus-tard, un autre phare a fendu la nuit. Monter à bord. Chaleur! La Roumanie et ses aventures nous ouvraient les bras ; ne raconter que le passage de la frontière nécessiterait un roman.

C’est cette nuit là que j’ai commencé à être un voyageur.

22 juillet 2013 à Buenos Aires

1 — Maras

salinas de Maras

Salinas de Maras

Maras, s’exclame le vieil homme, après avoir avalé une longue gorgée de Callao, c’est la mer travestie en montagne. Là-bas, même les mouettes se prennent pour des condors.

Vous, dit-il aux chiens errants et aux quelques touristes qui l’écoutent intrigués, vous ne devriez pas y aller sans vous préparer. Ce n’est pas une odyssée ordinaire. Elle vous changera ou vous n’en reviendrez pas.

Comme tout voyage, cela commence par une déchirure : Abandonner la vallée sacrée, quitter cette route qui mène à ce train, qui transporte là où les montagnes jeune et vieille offrent un berceau à ce que l’homme a de plus inouï : les fulgurances de sa folie.

Souvent, je prends ce chemin qui s’accroche à la montagne juste après Urubamba. Je laisse mon regard se surprendre de cette rivière aux rives brillantes de pâleur. Après une courbe, la montagne se referme et offre au regard un saisissant mur opalin.

Des chevaux d’écume galopent vers moi. Je ferme les yeux. Le ressac me maltraite. Je rouvre les yeux : rien ! La montagne et le soleil rient de cette blague annonçant qu’ici commence le royaume du sel.

Le mur se fait terrasses. Chaque terrasse s’offre un bassin où se repose l’eau saumâtre de la rivière. Chaque bassin devient le gardien d’une couleur, du blanc à la rouille. Par dizaine des ombres humaines récoltent ce sel et façonnent cette sculpture presque millénaire, imaginée par leurs ancêtres.

Il ne faut jamais s’arrêter trop longtemps, de peur, telle cette abeille, d’être dévoré par les cristaux de sel. Maintenant, il faut se décider à rompre cet envoûtement. Mes pas me portent vers le haut, vers le village, car mes yeux refusent de lâcher ce poème…

Voyant son verre bien vide, son assistance évanouie, il s’est tu, il s’est levé. Ce soir, il tentera encore d’aller enfin au-delà de ce chemin. Il échouera et regardera pétrifié les reflets de la lune sur la saline.

 

Le 13 juillet 2013 à Buenos Aires

120 — Colonia

Le crépuscule sur Colonia

Le crépuscule sur Colonia

***

C’est à la nuit tombée qu’il arriva à Colonia. Une rafale d’un vent glaçant l’y accueillit. Il fut pris d’un frisson.

Son lent voyage depuis Punta Arena l’avait épuisé. Même s’il ne pensait rester qu’une paire de nuits, ses pas en décideraient autrement. Que peut la volonté du voyageur face à celle de ses pas ?

Le lendemain, une aurore taquine l’entraîna dans les rues. Aimanté par le Fleuve, il déambula sur le Paseo. Il essayait de discerner les tours de Buenos Aires quand, venant de l’est, le brouillard s’immisça. Son regard qui vagabondait derrière l’horizon fut subitement perdu dans une mer grise. Le frisson le reprit.

Afin de le fuir, il accéléra le pas. Il découvrit les portes de la ville. Il grimpa les remparts, en redescendit. Il demeura, quelques instants, envoûté par un lampadaire dont la lumière n’était plus qu’un halo incertain.

Le soleil, dans une percée héroïque, le reçut au port. Il entra dans un bar, dégusta un morceau, discuta avec d’autres clients. Puis, il se tut, fasciné par ce fleuve magicien réapparaissant après son tour.

Le crépuscule lui offrit une de ses folies. Un ciel noir d’orage et bleu de sérénité, des lampadaires peignant le Fleuve d’ocre. Cette ville prise entre l’eau et d’autres temps le capturait. Il laissa faire.

Ses journées devinrent immuables : s’asseoir sans un mot à regarder le Fleuve ; les jours de brouillard, la marche et le frisson l’accompagnaient. Peu à peu, il s’effaça.

À l’auberge, ses affaires disparurent, son lit s’occupa, Ils oublièrent son nom. Il oublia son nom. Il retourna au fleuve. Il y resta.

Un soir d’été, sur les berges, une voix racontait son histoire. Surpris, il s’assit, écouta. Le conteur le regarda, lui sourit. Le frisson le quitta à jamais. Il dit merci, se leva.

À Colonia, dans la brume, Il vous croisera, Il vous sourira. Perdez quelques secondes pour le saluer, pour lui sourire. Alors Colonia sera vôtre.