50 — Beyrouth

Beyrouth

Beyrouth

25 décembre 2003, la cathédrale est pleine à craquer. Dehors les badauds écoutent l’office, le premier depuis qu’elle a eu la sottise de se trouver sur la ligne de démarcation, de laisser ses pierres exploser, s’effondrer sous la puissance des haines.

Il regarde d’un air incrédule. Lui, l’athée, il reste un long moment à vibrer pour cette messe de Noël. Il échappe à ce sortilège. Il sort. Sans en comprendre les raisons, il attend, jusqu’à ce que les cloches, dans leur tour en construction, sonnent la charge des journalistes. Des enfants courent autour de lui. Des hommes fiers parlent à la presse. Les langues se mélangent, le français, l’arabe, même l’anglais.

L’église se vide enfin. Il y entre, déambule parmi les travées, ignorant toujours ce qu’il cherche, l’attire. Il ressort, se met à marcher au hasard, même si sa boussole interne lui indique obstinément la mer.

Les rues se succèdent, se faufilent d’un quartier à l’autre, hument les ambiances changeantes. La netteté exagérée des reconstructions le déroute. Une odeur de café à la cardamone lui révèle un marché. Il s’achète un shawarma, s’offre un thé.

Après le froid paisible des quartiers neufs, les odeurs d’épices s’imposent. Le bruit aussi ! Il essaye de l’éviter. Il se perd dans des ruelles où la cruauté de la guerre ne se maquille plus : une sublime maison, aux murs perforés, grimace (un bâtiment peut-il souffrir ?).

Finalement la Corniche fait barrage à son errance. Le bruit ! Il s’échappe. Sans savoir comment, il arrive au pied de cet hôtel, immense gruyère, symbole du désastre. Il passe devant une mosquée en devenir, la place des martyrs s’ouvre à lui.

Le soleil est bas sur l’horizon, il dore la mer, rougit le ciel, éclaire un mur sur lequel une main a écrit d’un trait délicat et rageur : « vive la vie » .

À ce moment, il croit comprendre. Il sourit, verse une larme

Buenos Aires 27 août 2013

10 ans

Il y avait l’angoisse du départ, les problèmes de dernières minutes, la sac qui ne voulait pas se remplir, la tête déjà ailleurs.

 

Il y a 10 ans tout juste, c’est si peu…

 

Pourtant c’est une vie qui a passé.

 

J’étais qui il y a 10 ans ? Personne.

 

Je suis qui aujourd’hui ? Moi…

 

c’est déjà énorme non ?

22 — Venise

Venise - Murano

Venise – Murano

Je pourrais vous parler de la place Saint-Marc quand le soleil l’enveloppe d’or. De son campanile qui s’effondra. De cette colonne qui coula dans le grand canal dont le crocodile géant hante les eaux les jours de tempête.

Je pourrais vous raconter ces familles espérant le dernier regard de celui qui empruntait le pont des Soupirs.

Je pourrais vous faire découvrir les rues parmi lesquelles Marco Polo se reposait de ses voyages.

Je pourrais vous décrire l’arrogance de ce lion qui s’appropria le livre et l’ouvrit pour ses vassaux ou le ferma pour ceux qu’il vainquit.

Je pourrais vous conter le diable, ses contrats, sa défaite. Les âmes de cette ville orgueilleuse et autoritaire sont pour lui le plus doux des breuvages :

Il y eut cet architecte qui construisit le Rialto de sa main et qui perdit sa femme et son enfant essayant de le tromper.

Il y eut ce musicien à qui il offrit la gloire et qui, pour sauver son âme, la dissimula dans la plus sublime des musiques qu’il écrivit sur la surface d’un canal. On dit que, quand la ville dort, cette mélodie s’offre aux somnambules. On dit que le malin essaye toujours de l’attraper.

Je pourrais vous montrer cette multitude de phares-lampadaires qui balisent la lagune, illuminent l’eau quand le soleil s’échappe vers les Amériques. Ils accrochent même parfois leur lumière aux nuages pour qu’ils la portent jusqu’au zénith.

Je pourrais aussi vous surprendre avec les églises ou d’autres ponts, avec les bateaux ou les réservoirs, avec les places ou les îles, avec l’eau et encore l’eau de cette ville éparpillée.

Je pourrais vous dire tout cela, et même le Lido, quand la ville devient mer, pourtant je n’en ferai rien. Vous en savez bien plus. Au pire, au mieux devrais-je dire, vous le découvrirez quand les portes de la gare, car il faut y arriver en train, s’ouvriront pour vous faire ce cadeau : Venise.

Buenos Aires – 18 août 2013

26 — Zocalo de Mexico

Zocalo de Mexico

Zocalo de Mexico

Les pouvoirs, si vous êtes distraits, vous feront croire qu’ils sont les maîtres du Zocalo. L’état, dieu, l’oligarchie, ont construit les symétries de cette place dont chaque point de fuite est aimanté par son gigantesque drapeau.

Orné de son aigle, de son serpent, de son lac et de son cactus, uniques concessions faites aux vaincus, il grimpe et descend de son mat au cours de cérémonies grotesques et réjouissantes : une dizaine de soldats combattent le vent afin de protéger ce morceau de tissu disproportionné de la souillure du sol.

Partons à sa recherche. Prenez du recul ! Ça y est, vous commencez à la voir, à les voir. Des dizaines, des centaines de femmes et d’hommes en mouvement semblent se perdre dans l’immensité de la place. Les pouvoirs ? Leur piège se rompt !

Regardez de plus près encore, vous voyez ce mendiant ? Suivez-le ! Il passe devant des danseurs aztèques qui, portés par le rythme, oublient la chaleur. Au passage d’un vendeur de soda, ils s’arrêtent, s’achètent des boissons, reprennent.

Il poursuit son chemin, se pose devant une tente. Il vend un peu de fraîcheur, voir de couleur, sans entendre cette femme qui raconte un roi, un oiseau et la Liberté. Quand les derniers mots s’éteignent, un jeune homme se remet à marcher. Il pense à la conclusion du conte : « La liberté ne se donne pas, elle se prend. ». Perdu dans cette phrase, il s’arrête à un étal, attend, suit du regard un chaman qui, d’encens et de prières, purifie une femme. Il achète quelques tomates, croise une diseuse de bonne aventure, l’évite. Elle continue à chercher son client, passe devant les portes ouvertes de la cathédrale. Un rayon de soleil frappe une femme en prière

Voilà, il est temps que je me retire. Mais ce n’est pas la fin, c’est à vous de l’écrire ! Continuez, s’il vous plaît, à suivre ses histoires qui s’entrelacent

6 août 2013 à Buenos Aires