2 — Cimetière de trains d’Uyuni

cimetière de train d'Uyuni

cimetière de train d’Uyuni

On n’y arrive pas par hasard, à quelques encablures, le salar, immense plaque de sel du même nom, est un puissant aimant.

Sans surprise, Uyuni a le charme des villes frontières. On s’attend à voir à chaque coin de rue le bar « la dernière chance ». Ici, plus que celles des nations, c’est la frontière entre l’homme et la nature que l’on rencontre. Une fois la dernière rue, vers n’importe quel point cardinal, franchie, s’ouvre l’infini de l’Altiplano : désert sur lequel flottent parfois des volcans.

Pour ne pas se perdre dans ce que Borges voyait comme le plus parfait des labyrinthes, un fil d’Ariane s’offre : la ligne de train qui de l’Argentine ou du Chili s’enfonce jusqu’à Oruro.

C’est en la suivant vers le sud, quand s’effacent les toits de cette ville de maisons basses, que l’on arrive à un embranchement qui a été. Deux rails arrachés, tordus, ouvrent sur un étrange univers.

Par milliers, des scories, des vis de rails, de petites pièces métalliques se font amphitryons. Se succèdent alors des wagons, ceux de charge ou de passagers, ceux des mines ou du pétrole…

Quand cet enchevêtrement de fonte et d’acier s’estompe, se dévoilent les reines du lieu : les locomotives. Elles s’alignent sagement sur deux voies. Aidées par la rouille, elles se vêtent telles que leur rang l’exige : sublimes dans leur robe cramoisie sous le soleil ; inquiétantes, voire effrayantes, en tout cas, terribles sous l’orage ; douces et mélancoliques sous la lune ; ombres s’allongeant, disparaissant dans le crépuscule, dans l’aurore.

Les lamas, le troufion de garde, les enfants vous le diront, elles racontent leurs chevauchées interminables vers le Pacifique. Un homme recueille, nuit après nuit, chacune de leurs aventures. Quand l’obscurité s’éteint, quand l’horizon se colore, il va vers l’ouest, caresse délicatement la toute première motrice, se retourne, sourit tendrement et chuchote sur le vent « Reposez en paix, trains des mineurs. »

Buenos Aires – 22 septembre 2013

31 — Chachani

Le Chachani

Depuis le sommet du Chachani – le Misti au deuxième plan.

Tes pas t’ont porté jusqu’à 6000 m, il ne reste que 75 ridicules petits mètres à grimper. Bien que le sommet soit à portée de main, ni ton corps ni la montagne ne sont prêts à t’aider. La montagne se veut verticale. Ton corps rejette l’effort de chaque foulée, exige cet oxygène que tu ne peux lui offrir. Ton cœur bat à rompre, chaque pose (si fréquente) lui offre un répit. Ton regard en profite pour s’étonner encore de ces paysages minéraux.

Tu laisses ton esprit vagabonder sur les heures précédentes. Ce voyage à tombeau-ouvert depuis Arequipa, cette mise en jambe pour arriver au camp de base à 5200 m. Monter la tente, boire, avaler un morceau. Après, s’asseoir ou marcher, mais surtout regarder, découvrir ce paysage où n’apparaît pas un seul arbre, une seule herbe jusqu’à l’horizon. Suivre la course des ombres qui s’allongent sur la montagne, finissent par l’engloutir.

Commence le temps du vent qui, dévalant le volcan, accompagne, impose l’arrivée du froid, un froid dur, mordant, instantané comme la nuit sur l’équateur si proche. Il reste la tente, le duvet pour se réchauffer. Inutile d’espérer dormir : geler ou respirer est un impossible dilemme. Par chance le nuit est courte, à 3 heures tu dois te mettre en route.

La lune t’éclaire, tu passes un col, Arequipa se dévoile, plaque de lumière dans un océan d’obscurité. L’aurore s’installe, la lumière chante, invente ombres et couleurs, toi, tu souffres. Des processionnaires, étranges moines sculptés par le vent dans les rares névés, t’accompagnent.

Tu repars, tu arrives, ça y est, tu y es ! Tu veux crier, tu veux sauter, impossible ! Vers l’ouest, sur l’horizon, une fine ligne bleue marine : le Pacifique. Tout autour, des pics, des vallées, des pierres, le ciel, des couleurs impossibles, des brumes sans eau, beauté envoûtante, féroce. Se sentir un bref instant immortel ! Mais, il faut déjà redescendre ; les muscles hurlent

Buenos Aires – 12 septembre 2013

24 — Mont Saint Michel

Mont Saint Michel

Mont Saint Michel

La croyance populaire veut que les terres du diable soient des terres infertiles où règnent la mort et la désolation. Pourtant, avant que le temps ne soit temps, la baie était son domaine.

Il y vivait, paisible seigneur de l’eau, du ciel et même de la terre. Il y accueillait des vagabonds et parfois des aventuriers. C’est l’un d’entre eux, un certain Michel dit l’archange, qui, par la ruse et la tentation, colonisa cette terre et en expulsa son prince.

Le malin n’est pas toujours celui que l’on croit. Michel construisit d’une nuit, sur le rocher de Tombelaine, un improbable château de glace. Il lui offrit en échange de ses terres. Subjugué, le diable accepta et monta dans l’instant au sommet de la tour. L’usurpateur avait gagné ! Les premiers rayons du soleil firent fondre l’illusion et le diable fut rejeté par la marée. Jamais il ne revit sa terre : insoutenable douleur de l’exil.

Où qu’il aille, il la raconte. Il dit sa tristesse de voir son œuvre porter le nom de son voleur. Puis, il raconte le ciel lourd de nuages et leurs rondes allègres, le soleil qui peint sur le sable ou l’eau des chefs-d’œuvre éphémères, le vent qui chantent ses mélodies éternelles, sculptent la végétation.

Il fait une pose, soupire et parle de l’eau furieuse et tourbillonnante qui envahit la baie, dévore le sable, invente des îles, de l’eau assagie qui s’efface, offre au sable des reflets, des mirages, offre au ciel un miroir envoûté.

Dans ses yeux se dissimulent une lumière grise de tant de couleurs. Ils vagabondent sur ses marches qui inventent un village, franchissent les portes de l’abbaye, courent d’un labyrinthe de salles et d’escaliers à l’autre.

Ils se posent tout là-haut. Devant ce cloître, dont chaque colonne-double capture un peu de lumière, en fait un joyau, s’avancent sur cette terrasse, là où les sens se perdent, là où l’on marche dans le ciel.

Buenos Aires — 7 septembre 2013