20 — Nuestra Señora de Guadalupe

Nuestra Señora de Guadalupe

Nuestra Señora de Guadalupe

Une femme à genou avance doucement vers l’impressionnante église circulaire, hymne au béton brut. Derrière, son mari suit en marchant. Leur fille, habillée de fête, donne docilement la main à son père. Leur fils, avec la même ferveur que sa mère, pourchasse les pigeons qui s’envolent juste le suffisant pour rester hors de sa portée.

Bien que Mexico ne soit séparée du sanctuaire que par une longue grille métallique, l’immense place, qu’entourent églises, basiliques et monastères (légataires de cette histoire), est d’un calme troublant. Même cette ville, fille de la démesure et de la folie, le respecte jusqu’à interdire à ses bruits et son mouvement perpétuel d’y pénétrer.

Dans l’immense basilique, au-dessus du maître autel, trône la vierge de Guadalupe ; symbole d’un continent changeant d’allégeance mais conservant son esthétique. C’est à quelque mètres de là, qu’un certain Juan, indien de son état, a vu apparaître et a peint cette vierge-montagne. C’est ainsi, que pour ses impitoyables bourreaux, l’Indien est devenu Homme.

Par-delà cette place, s’ouvre un grand parc, où la ville n’est plus qu’un souvenir. Des statues, des chapelles, des pèlerins, des familles, des touristes épars l’animent. Dans les chapelles, des représentations du christ s’efforcent et réussissent à être plus sanglantes et angoissantes que les zombies les plus terrifiants d’un film d’horreur.

Pourtant, comme partout au Mexique, elles ne peuvent rien face à la force, la profondeur, la variété des couleurs et encore moins de leurs assemblages. Chaque arbre, chaque pierre, chaque symbole apporte une nuance que même un peintre daltonien n’oserait pas.

Ici, les chemins, comme les couleurs, bifurquent, se courbent, montent ou descendent. Ils entraînent celui qui passe, l’abandonnent puis le reprennent. À un moment, celui de leur choix, ils le porteront en haut de cette colline, là où Mexico n’est plus que la maquette d’elle-même.

Le passant désirera alors remercier et songera à peindre l’un de ces ex‑votos qui couvrent tant de murs de leurs touchantes naïveté.

Buenos Aires, samedi 26 octobre 2013

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33 — Cerro Rico

Le Cerro Rico

Le Cerro Rico

Le chant du vent enchante la plaine, son immensité. Il regarde arriver les hommes, il s’amuse de la fuite de la vigogne, s’étonne de les voir se sédentariser et apprivoiser le lama.

Quand vous approchez de Potosi, c’est le cône idéal du Cerro Rico, accompagné de la terre vierge et le bleu parfait du ciel, qui vous émeut.

Les ordres de l’Inca doivent atteindre tout l’empire, les pas et les charges frappent les routes naissantes, régulière syncopée.

Puis, votre regard découvre les balafres qui couvrent sa peau, plus percée que celle d’un survivant de l’héroïne, plus déchirée que celle d’un invalide de guerre.

L’empire crie dans sa chute. Le fer et le feu l’achèvent. Sur leur monture de métal, des hommes carapaces, les mains pleines de sang et de trahison, cliquettent. Leurs yeux sont emplis de l’illusion de l’or ; c’est l’argent qui leur viendra.

Pourtant, chaque minute passée dans son ombre ne fait qu’augmenter la séduction. Vous ne pouvez résister à ce désir : marcher, arpenter ses flancs.

Les pioches martèlent les veines de la terre, les corps y tombent sourdement, le métal en fusion siffle, les pièces battues hurlent, les chariots, chargés d’argent ou de bras, grincent, les voiles claquent contre le vent, les canons déchirent coques et hommes. À la fin, dans les ports ou les palais, les fêtes explosent.

C’est le moment qu’elle choisit pour vous entraîner dans ses entrailles. Vous croisez des hommes-taupes, vous ignorez de quelle époque ils débarquent. Vous vous réfugiez dans l’antre « del Tio », qui, par un hommage d’alcool et de coca, vous protège des cauchemars de cette montagne torturée.

Alors que sur l’Altiplano les trains inventent de nouveaux rythmes, au cœur de la montagne, la colère gronde. Ils se libèrent. Mais il est trop tard. Elle est vide. Seules les implorations des fantômes, que peine à calmer le Tio, chantent leurs complaintes, accompagnées des percussions de quelques explosions, incertains espoirs.

Buenos Aires 16 octobre 2013

37 — Quebrada de Cafayate

à Mariana

Quebrada de Cafayate

Quebrada de las conchas

C’est l’enfance du monde qui vit ces deux être, qu’elle affirma divins, s’installer dans la Quebrada. L’un était l’esprit du vent, l’autre, celui de l’eau. Les deux se plongèrent dans une compétition, une extase, créatrice qui transforma tout ce qu’ils touchaient en féerie, même pour la plus blasée des créatures.

On dit que les oiseaux la racontèrent sur les routes de leurs migrations. On dit que des hommes les entendirent, les comprirent et qu’ils essayèrent, maladroitement, de recréer cette beauté colportée. On dit que c’est ainsi que sont nés le Machu-Picchu, Pétra, l’Alhambra et le Mont saint Michel…

Hélas, même dans la pureté de leur cœur, la jalousie et l’envie réussirent à s’installer. C’est ainsi qu’un jour, l’un saccagea une fleur de pierre taillée par l’autre. Cette fleur avait une splendeur qui ternissait toute autre œuvre. À la jalousie succéda la colère. À la colère succéda la fureur. À la fureur succéda la haine. Il ne restait plus qu’à attendre la destruction qui de déluges et de tornades ravagea les gorges, mais échoua à y effacer toute trace de ces merveilles.

Un couple de marcheurs, les premiers hommes qui foulèrent ce bout du monde, l’arrêta. La femme s’agenouilla, caressa l’eau, parla à son esprit. L’homme tendit les bras, caressa le vent, parla à son esprit. Les éléments retrouvèrent leur place, les esprits abandonnèrent leur rêve ruiné. Le couple s’installa entre rivière et montagne. On dit qu’aujourd’hui encore, on les entend chuchoter quand l’eau et le vent se déchaînent.

D’autres personnes vinrent. Elles admirèrent, nommèrent ces restes. Le château, la gorge du diable, l’amphithéâtre et tant d’autres sont toujours là, dans ce paysage rouge, minéral, où s’infiltre la verdure. Ils balisent le cours paresseux, parfois rageur, de cette rivière qui de courbes en coudes alimente les terres de la Pachamama. Enfin, ils attendent celui-là dont ils bouleverseront la vie, forçant son cœur à s’ouvrir pour recevoir cette surprise qui l’attend à Cafayate.

Buenos Aires, 12 octobre 2013

63 — Centinela del mar

Centinela del sur

Centinela del mar – photo Mariana Rodriguez

Il doit être 9 heures, voire un peu plus. Cela fait de longues minutes que le soleil a éteint le jour, non sans s’être offert l’une de ces fantaisies colorées dont il raffole. À l’ouest, les lumières de cette côte qui subitement s’enfuit vers le sud, flottent sur l’océan. Un rire d’enfant suspend l’harmonie de moment et attire les regards vers l’est, où, patiente et cabotine, la lune attendait pour sortir au-dessus des vagues. Les étoiles en profitent pour y plonger et faire resplendir la mer.

Un bref instant, sur l’immense plage, qui touche 2 horizons, un quad brouille l’obscurité, couvre le ressac. Vous suivez les 2 lames de lumière que la nuit finit par dévorer.

Elles vous font penser à cette insatiable curiosité qui vous a entraîné vers ce point sur cette carte qui n’indique que 2 pistes pour tout lien avec le monde. L’une, rectiligne, large, s’échappe depuis la route entre Necochea et Miramar. L’autre, tortueuse, étroite, naît à Mar del sur. Sillonnée par les camions des immenses estancias, elle se transforme en bourbier à chaque orage. Elles symbolisent un rêve fracassé.

On vous tendra peut-être un plan qui vous le montrera : Des rues au cordeau ; un casino opulent… Pourtant, pas de ville, encore même pas de village. Juste une lande lumineuse, presque dune, sur laquelle quelques rares maisons éparpillées, improbables comme l’église, l’épicerie et le musée qui y ont poussé. Au bas d’un escalier qui grignote la falaise, une chaise, un parasol, antre d’un possible sauveteur.

Il y a encore cet hôtel, ersatz de château fort, aux portes et fenêtres murées, domaine de la vermine. Il est l’aigreur de cette ambition échouée. Ignorez-le ! Mais, comme lui, regardez la mer…

De retour chez vous, un besoin impérieux vous saisira : ouvrir à nouveau cette carte ; y chercher un autre point. Mais, pourrez-vous trouver, comme là-bas, un lieu qui sera car il n’a pas été ?

Buenos Aires, 6 octobre 2013

96 — Jagat

Jagat

Jagat

Dans la vallée de plus en plus étroite et profonde, ils avancent, surpris de ne croiser le moindre village, la moindre habitation. Ils montent du pas tranquille de ceux qui méprisent le temps. La vallée leur offre le foisonnement de sa végétation, l’eau qui ruisselle par chaque pore de ses pierres. Elle les protège de l’ardeur du soleil, même s’ils apprécieraient qu’il s’impose davantage.

Après un cheval indifférent broutant au milieu du chemin, c’est la montagne qu’ils doivent contourner, s’approchant inexorablement de la rivière sur un sentier qui s’essaye corniche. Au virage suivant, il se fait vertical : le pont les accueille. En face, quelques maisons accrochées à la montagne regardent la rivière, entourent le pont, les attendent

La structure métallique, longue et légère, oscille à chacun de leurs pas, comme deux amoureux qui dansent. L’un ne pense qu’au vide, l’autre à son équilibre, l’une à sa soif, la dernière au monde après ; tous, le regard figé sur le village.

L’unique rue, sombre et étroite, les surprend, tout autant que la lumière chaude qui s’échappe des habitations, surtout des lodges. Ils entrent dans l’un d’eux, s’assoient sur sa terrasse bleue que domine le pont. Ils commandent un lait chaud au thé, le boivent silencieux à l’écoute des mélodies de l’eau, des rochers, des animaux (volants, marchants, rampants, humains), se réchauffent du soleil et du thé.

Un homme vêtu de blanc traverse. Est-ce des navets qu’il porte ? Où est-il passé ? s’interrogent-ils. Intriguée, elle traverse à nouveau. Elle voit bien la terrasse bleue, mais pas ses amis. Ils l’ont bien vue traverser, mais ne l’aperçoivent pas perchée sur l’autre rive.

Il se lève, va sur le pont. En son milieu, il la retrouve, l’embrasse, rassuré. Il est l’heure de reprendre la route vers Manang. Un panneau indique la droite. Ils marchent afin d’éviter de se demander si Jagat est plus qu’un village-pont. Est-ce une porte ? Mais vers quoi ?

Buenos Aires 29 septembre 2013