33 — Cerro Rico

Le Cerro Rico

Le Cerro Rico

Le chant du vent enchante la plaine, son immensité. Il regarde arriver les hommes, il s’amuse de la fuite de la vigogne, s’étonne de les voir se sédentariser et apprivoiser le lama.

Quand vous approchez de Potosi, c’est le cône idéal du Cerro Rico, accompagné de la terre vierge et le bleu parfait du ciel, qui vous émeut.

Les ordres de l’Inca doivent atteindre tout l’empire, les pas et les charges frappent les routes naissantes, régulière syncopée.

Puis, votre regard découvre les balafres qui couvrent sa peau, plus percée que celle d’un survivant de l’héroïne, plus déchirée que celle d’un invalide de guerre.

L’empire crie dans sa chute. Le fer et le feu l’achèvent. Sur leur monture de métal, des hommes carapaces, les mains pleines de sang et de trahison, cliquettent. Leurs yeux sont emplis de l’illusion de l’or ; c’est l’argent qui leur viendra.

Pourtant, chaque minute passée dans son ombre ne fait qu’augmenter la séduction. Vous ne pouvez résister à ce désir : marcher, arpenter ses flancs.

Les pioches martèlent les veines de la terre, les corps y tombent sourdement, le métal en fusion siffle, les pièces battues hurlent, les chariots, chargés d’argent ou de bras, grincent, les voiles claquent contre le vent, les canons déchirent coques et hommes. À la fin, dans les ports ou les palais, les fêtes explosent.

C’est le moment qu’elle choisit pour vous entraîner dans ses entrailles. Vous croisez des hommes-taupes, vous ignorez de quelle époque ils débarquent. Vous vous réfugiez dans l’antre « del Tio », qui, par un hommage d’alcool et de coca, vous protège des cauchemars de cette montagne torturée.

Alors que sur l’Altiplano les trains inventent de nouveaux rythmes, au cœur de la montagne, la colère gronde. Ils se libèrent. Mais il est trop tard. Elle est vide. Seules les implorations des fantômes, que peine à calmer le Tio, chantent leurs complaintes, accompagnées des percussions de quelques explosions, incertains espoirs.

Buenos Aires 16 octobre 2013

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8 réflexions sur “33 — Cerro Rico

  1. C’est étrange le contraste entre la photo qui donne un e impression d’immensité quasi désertique et le texte qui révèle la vie grouillante des mineurs.

    • tu imagines vivre sous terre 6 mois par an à plus de 4000m d’altitude.

      les historiens donnent le chiffre hallucinant de 8 à 10 millions de mort dans la mine en 3 siècles.

  2. Beau texte bravo ! Des passages magnifiques. J »aime l’alternance du récit présent du voyageur et de celui historique. On vous raconte à Potosi que cette montagne était bien plus haute par le passé, tant elle s’est affaissée sur elle même, la terre venant combler le vide des galeries et du minerai qui ne s’y trouve plus. Combler le vide de l’argent en se faisant plus petit, comme une leçon de philosophie d’une montagne à des hommes.

    • Merci Jean-Michel,

      ça fait plaisir de te voir ici.

      Je ne connaissais pas cette histoire de la montagne qui s’affaisse sur elle même.

      chouette parabole.

  3. Au fil du temps cette montagne est devenue un symbole de la tragédie vécue par les peuples indiens en Amérique latine. L’écrivain Eduardo Galeano raconte l’histoire du Potosí dans son livre « Les veines ouvertes de l’Amérique latine ». L’essor des industries extractives a fait le malheur des générations de mineurs et leurs familles, et a creusé l’abîme économique duquel on peine encore de s’en sortir.

    • il est encore plus pertinent dans Memoria del fuego je trouve.

      de manière général je pense que les pays qui ont le plus de mal à s’en sortir sont ceux qui ont subi les colonisation les plus radicales.

      La Bolivie et Potosi c’est c’est terrifiant.

      Bienvnu sur mon blog.

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