74 — La Malinche

 

Sur les pentes La Malinche

Sur les pentes La Malinche

Fille de roi, fille de rien, voilà ce que je suis pour la cruelle Tenochtitlan. La noblesse est avilie, le peuple…

Dans le bus, mon regard abandonne les courbes du Popocatepetl. Il admire la Malinche, que la forêt engloutit dés ses premiers contreforts.

Ils sont venus avec le fer et la croix. Ils y ont vu le retour de Quetzalcoatl, j’y ai vu la fin de l’humiliation. Ils m’ont prise, ils m’ont offerte, puis, il m’a aimé.

Sous la protection des étoiles, je marche, paisible montée sylvestre. L’altitude m’offre plus d’air qu’elle n’en possède : ivresse.

Son fanatisme est terrible ! Mes mots, en tant de langues, propagent la haine d’un empire contre ses tyrans. Je le vois effacer, pierre après pierre, la capitale. Il me prend aussi violemment qu’elle, mais de mon ventre vient la vie.

L’aurore efface les arbres, commence le royaume de la pierre. La pente abrupte cède sous mes pas. Tant de cendre, tant à monter.

Sa terreur n’a aucune limite. Il massacre ceux qui l’ont fait roi. Il efface un monde au nom de son dieu unique. Nos peuples, disparus ; des rivières de sang … De moi, quand, bien trop tard, la mort me reçoit, il ne reste que la traîtresse aux siens.

La roche remplace la cendre, le pas se raffermit, le souffle se raccourcit. J’y suis, le Mexique est à mes pieds. Crier, hurler, chanter en silence. Tant de beauté, si peu d’émotions pour l’exprimer.

J’erre sur mon volcan. Il descend. Il lui ressemble, ils lui ressemblent tous.

Assise, une vieille dame demande de l’aide. Je la porte sur mon dos, qu’elle est lourde !

Voilà, il commence à s’enfoncer. Il hurle ! Voilà, la montagne l’a dévoré. Je l’accompagne en enfer. Je sais, ce n’est pas lui ! Qu’importe, les souffrance seront siennes, seront leurs.

Remonter, ils n’ont pas assez souffert. Grimperas-tu mon Hernan, que tout finisse enfin ? En t’attendant, je continuerai, encore, encore …

Buenos Aires le 30 mars 2014

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46 — San Juan Chamula

san Juan de chamula

san Juan de chamula

Ils me vénéraient. Jour comme nuit, ils me rendaient hommage. Aujourd’hui, je n’entends plus que les poules qui caquettent sur les tombes qui m’entourent. Il y a bien ces voix, mais elles ne sont que moquerie ou pire, indifférentes.

Faut dire, j’ai fauté.

Le vent, la pluie n’ont plus la même indulgence, ils ne me rafraîchissent plus. Ils me fouettent, martyrisent mon dos. Je ne vois plus les nuages (les merveilleux nuages) qui passent et que le soleil déchire parfois. Ils m’ont privé de la contemplation de ces nombreuses collines, si vertes qu’elles semblent peintes, ainsi que ces trois croix qui s’y camouflent, symbole de la Ceiba Madre et que les chrétiens, par quelques pictogrammes, croient faire leurs.

Faut dire, j’ai fauté.

Dans mon lointain, j’entends les cavalcades, les explosions, les tirs de ces cavaliers (« armure » en peau de mouton), fiers de ces traditions de tant de siècle, qu’ailleurs, même leur souvenir a été effacé ou travesti. Mais pour moi, ils ne réservent plus le moindre regard.

Faut dire, j’ai fauté.

Mes amis les plus fidèles m’ont renié. Eux, ces faux saints, ces vrais dieux qui, miroir sur le ventre, capturent les âmes ou les révèlent, ont anéanti jusqu’aux lettres de mon nom.

Faut dire, j’ai fauté.

Eux, avec qui j’ai tant partagé, m’ont effacé des mémoires de ces enfants, de ces hommes, de ces femmes qui depuis toujours s’assoient en ronde, dans la nef de cette église, buvant des bulles, éructant des mauvais esprits.

Faut dire, j’ai fauté.

Pourtant, je les choyais ces plaques de lumière offertes à ma chapelle. Mais, le doux chant d’une lavandière m’a distrait. Une bougie enflamma un rideau. Au retour de ma flânerie, il ne restait que des murs calcinés. Moi, le saint protecteur, ils m’ont retourné face contre l’un de ces murs, insoutenable condamnation !

Viendras-tu un jour, temps de la poussière ?

N’être plus que sable Enfin !

Buenos Aires le 20 mars 2014

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39 — Palmyre

à Claudio pour ses silences face à l’admirable

Palmyre

Palmyre depuis les ruines de la cité antique

 

Il erre en compagnie du froid, gardant les palmiers comme point de référence, il s’enfonce dans le désert. Sur l’arrête d’une dune, il observe, ému, les rares brins d’herbe qui dansent et dessinent sur le sable des cercles parfaits. Dans le lointain, résonne la voix du muezzin, signal du retour. Là-bas, dans Palmyre, l’attend un thé chaud.

Il est assis, le regard oublié dans un autre âge. Appuyé sur sa canne, il raconte dans un français approximatif sa campagne de France. Ses mots, ventriloques, sortent de la bouche de son petit-fils qui les rend admiratifs.

Assis à la table voisine, les 2 voyageurs écoutent ce lent monologue et s’étonnent de cette vénération pour le général.

Leurs regards vagabondent sur la ville et son oasis, sur les ruines de la cité antique, terrain de jeux de tant d’enfants, sur la citadelle, rayonnante sur sa colline, qui rend hommage à l’astre couchant.

Ils marchent sans se poser, malgré la faim. Ils écoutent la rue, puis une voix qui les invite et qu’ils suive. Une pièce chaleureuse les reçoit. Un foulard retrouve sa tête. Les mots sont rares mais précieux, surtout quand ils viennent du regard. Même si l’accueil aura son prix, en sortant, réajustant les polaires, boîtes de figues sous le bras, ils remercient les étoiles pour cette belle rencontre.

La reine Zénobie proclame son rêve d’un empire romain d’orient et chrétien. Rome s’en offusque, Rome la capture, Rome la marie, veut l’oublier.

Pourtant, la ville impériale l’observe, impuissante. Elle marche éternellement dans les rues de sa ville, longe le splendide temple de Baal. Sous la lune, elle entraîne les voyageurs dans la vallée des tombes. Les tours, où reposent tant de générations, les subjuguent. Le sable et les chiens offrent un concert en l’honneur de la grande reine.

Mes histoires s’éteignent. Ces légendes que le vent m’a raconté, je vous les offre. Contez ce pays des sables paisibles, afin qu’il le redevienne.

Buenos Aires le 20 mars 2014