Cuando un lago sueña en colores

Je vous propose ce soir la traduction en espagnol de mon recueil de poèmes sur le Titicaca et ses couleurs.

Cuando un lago sueña en colores

Le texte original en français est ici  :

quand un lac rêve en couleur

Un immense merci à Mariana pour son énorme travail de correction de mon espagnol qui parfois prend des chemins des plus étrange.

Bonne lecture

 

 

 

86 – Varanasi

Varanasi

sur les rives du Gange

Les paysages défilent. La campagne s’urbanise. Un contrôleur ferme les portes. Le train s’arrête. Les portes s’ouvrent. L’air étouffe. Rejoindre le quai : capharnaüm d’humains, de bêtes, de bagages. Ne pas oser affronter seul la ville : prendre un taxi. Les rues se font trop étroites : quitter le taxi. Sac sur le dos, marcher… À chaque pas, mouiller de sueur même le sol. Chaque rue, un univers sans horizon : Enchevêtrement de maisons ; bâtisses précaires ; édifices anciens ; couleurs chaudes… Une vache passe, un chien, une chèvre l’accompagnent. Des fantômes de chaleur traversent les rues. Ils dansent, ils font danser de vieux papiers. Une tache de soleil : l’éviter. Une terrible odeur de merde. Deux pas. L’envoûtante odeur du jasmin. Une enseigne décrépie : hôtel. Entrer. Demander une chambre. Poser le sac. Se reposer. Attendre que le soleil se joigne à l’horizon.

Ici, commence Varanasi : un escalier monte vers un toit, une échelle monte vers un autre. Le regard excité, presque dément, découvre le fleuve sacré qui coule paresseusement. Derrière, des bruits, des voix, annoncent que la ville a abandonné sa torpeur. En face, des sons s’élèvent du gath dissimulé par une vague de toits. Observer un groupe de singes statiques sur une rambarde, puis une autre. Ils dévisagent une femme immobile dont le sari aux couleurs vives n’est perturbé par aucune brise. Elle admire le fleuve. Les plans successifs se figent dans cette atmosphère qui se teint d’ocre, de rouge, de violet puis de noir. La nuit intime de rejoindre la rive : obéir.

Cette image est une clef. La ville s’offre, puis offre : Ses gaths, ces portes du fleuve qui sertissent son mysticisme ; ses temples que dévorent parfois des arbres ; ses cantines à touristes douteuses mais attachantes ; ses mosquées protectrices du blanc ; sa ville coloniale trop ordonnée ; enfin, hélas, la gare qui dit adieu. L’heure de l’impossible au revoir tambourine… Moqueuse…

Buenos Aires le 10 juillet 2014

 

 

98 – cimetière juif de Prague

un vagabonds devant le cimetière

un vagabond devant le cimetière

 

Pour quelle fantaisie a-t-il fallu attendre la nuit ? Par quel miracle les grilles étaient-elles ouvertes ? Je serais bien en peine de vous répondre. Ce que je sais, c’est que je suis entré. Certains trouveront, qu’éclairer par la lune pleine, il est lugubre. Pourtant, je le trouve rassurant, même accueillant. La forêt de tombes, que protègent d’antiques arbres, bruisse de mille voix. Au début, aucune n’a de sens. Que n’ai-je prêté attention aux chansons et contes dont mon grand-père nous abreuvait, faisait jaillir le yiddish d’autres époques. Heureusement, peu à peu, elles m’obligent à les comprendre. Je m’assois contre une grande pierre tombale, l’une des seules à ne pas être tordue, j’écoute.

Beaucoup racontent les petits ou grands conflits que génère l’impossible densité de ce cimetière où hommes et femmes furent enterrés par milliers, couche après couche, pogrom après pogrom, épidémie après épidémie. Certains chantent l’éternel amour qui repose à leur côté et dont ils ne furent éloignés que le temps d’une vieillesse rendue sinistre par la séparation. Certains ressassent l’horreur, le sang, les maladies qui firent entrer tant d’entre eux en ce lieu. D’autres, enfin, content ces aventures, ces légendes, que l’un ou l’autre a vécu ou qui le croit.

Puis une voix profonde de tristesse s’impose. L’enchevêtrement des dialogues s’éteint. Maintenant, elle résonne dans un silence respectueux : Je suis Löwe, rabbin de la vieille-nouvelle synagogue. Je suis celui qui osa défier Dieu, celui qui créa le Golem, celui qui perdit son contrôle, celui qui, impuissant, vit notre protecteur devenir le destructeur, celui qui demande depuis le pardon de son peuple.

Quand se termine sa douloureuse histoire, je comprends qu’il est temps de me retirer. Je comprends aussi qu’ils m’ont choisi et qu’ils m’ont désigné gardien de leurs mots, de leur timbre, de leur voix. Vous me croiserez peut-être. Mes yeux bleus délavés, ma barbe hirsute, mes habits usagés disent que je suis un vagabond. N’en croyez rien…

 

Buenos Aires le 5 juillet 2014

 

49 – Sant’Ambrogio

San Ambrogio

San Ambrogio

Bien que la grande ville industrielle soit bien plus que cela, à Milan, c’est vers le Duomo et le passage Victor Emmanuel 2 que le touriste se laisse entraîner. Paradoxale, la capitale lombarde, reine du paraître, aime dissimuler ses trésors. L’un d’eux est une église dont la façade interpelle plus pour ses briques apparentes (peu communes sous ces cieux), que par son élégance. Ce n’est pas qu’elle soit laide, mais son austérité et sa simplicité ne savent capturer le regard.

Il serait plus juste de dire qu’elle cherche à ne pas séduire. Une fois les portes franchies, ce sont les mêmes briques rouges, la même austérité, la même simplicité qui reçoivent le visiteur qui, dès le premier pas, est submergé par le charme et l’équilibre du lieu.

Le long narthex est à la fois l’hôte et l’âme de ce temple. La lumière et l’obscurité travaillent à dérouter constamment l’œil. Il s’est offert la plus majestueuse des voûtes. Elle change de couleur, de texture suivant ses désirs ou les heures, projette les ombres et les efface. Elle n’hésite pas à tremper ou brûler le passant qui déambule ; être céleste autorise bien des caprices.

Pour autant, il n’est pas autoritaire. Il laisse les enfants courir sur ses dalles, le bruit des galopades qui résonnent lui offre de nombreuses joies. Il aime que ses têtes de chapiteaux d’une sobriété fantasque, interrogent, voire déroutent. Il aime que le touriste et le croyant, le prêtre et le vagabond partagent son espace et leurs émotions, celles qu’ils provoquent, mais aussi celles qui entrent en leur compagnie.

Vient un porche que domine une tour carrée, en franchir le seuil. À l’intérieur, la lumière n’est là que pour magnifier l’obscurité. Ici, pour un instant, le lâche est courageux, l’orgueilleux est humble, l’indifférent est curieux, même l’athée se met à croire, pour un instant seulement. Le temps choisit ce moment pour fuir. Quand vous sortirez, la voûte sera étoilée.