37 — Quebrada de Cafayate

à Mariana

Quebrada de Cafayate

Quebrada de las conchas

C’est l’enfance du monde qui vit ces deux être, qu’elle affirma divins, s’installer dans la Quebrada. L’un était l’esprit du vent, l’autre, celui de l’eau. Les deux se plongèrent dans une compétition, une extase, créatrice qui transforma tout ce qu’ils touchaient en féerie, même pour la plus blasée des créatures.

On dit que les oiseaux la racontèrent sur les routes de leurs migrations. On dit que des hommes les entendirent, les comprirent et qu’ils essayèrent, maladroitement, de recréer cette beauté colportée. On dit que c’est ainsi que sont nés le Machu-Picchu, Pétra, l’Alhambra et le Mont saint Michel…

Hélas, même dans la pureté de leur cœur, la jalousie et l’envie réussirent à s’installer. C’est ainsi qu’un jour, l’un saccagea une fleur de pierre taillée par l’autre. Cette fleur avait une splendeur qui ternissait toute autre œuvre. À la jalousie succéda la colère. À la colère succéda la fureur. À la fureur succéda la haine. Il ne restait plus qu’à attendre la destruction qui de déluges et de tornades ravagea les gorges, mais échoua à y effacer toute trace de ces merveilles.

Un couple de marcheurs, les premiers hommes qui foulèrent ce bout du monde, l’arrêta. La femme s’agenouilla, caressa l’eau, parla à son esprit. L’homme tendit les bras, caressa le vent, parla à son esprit. Les éléments retrouvèrent leur place, les esprits abandonnèrent leur rêve ruiné. Le couple s’installa entre rivière et montagne. On dit qu’aujourd’hui encore, on les entend chuchoter quand l’eau et le vent se déchaînent.

D’autres personnes vinrent. Elles admirèrent, nommèrent ces restes. Le château, la gorge du diable, l’amphithéâtre et tant d’autres sont toujours là, dans ce paysage rouge, minéral, où s’infiltre la verdure. Ils balisent le cours paresseux, parfois rageur, de cette rivière qui de courbes en coudes alimente les terres de la Pachamama. Enfin, ils attendent celui-là dont ils bouleverseront la vie, forçant son cœur à s’ouvrir pour recevoir cette surprise qui l’attend à Cafayate.

Buenos Aires, 12 octobre 2013

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63 — Centinela del mar

Centinela del sur

Centinela del mar – photo Mariana Rodriguez

Il doit être 9 heures, voire un peu plus. Cela fait de longues minutes que le soleil a éteint le jour, non sans s’être offert l’une de ces fantaisies colorées dont il raffole. À l’ouest, les lumières de cette côte qui subitement s’enfuit vers le sud, flottent sur l’océan. Un rire d’enfant suspend l’harmonie de moment et attire les regards vers l’est, où, patiente et cabotine, la lune attendait pour sortir au-dessus des vagues. Les étoiles en profitent pour y plonger et faire resplendir la mer.

Un bref instant, sur l’immense plage, qui touche 2 horizons, un quad brouille l’obscurité, couvre le ressac. Vous suivez les 2 lames de lumière que la nuit finit par dévorer.

Elles vous font penser à cette insatiable curiosité qui vous a entraîné vers ce point sur cette carte qui n’indique que 2 pistes pour tout lien avec le monde. L’une, rectiligne, large, s’échappe depuis la route entre Necochea et Miramar. L’autre, tortueuse, étroite, naît à Mar del sur. Sillonnée par les camions des immenses estancias, elle se transforme en bourbier à chaque orage. Elles symbolisent un rêve fracassé.

On vous tendra peut-être un plan qui vous le montrera : Des rues au cordeau ; un casino opulent… Pourtant, pas de ville, encore même pas de village. Juste une lande lumineuse, presque dune, sur laquelle quelques rares maisons éparpillées, improbables comme l’église, l’épicerie et le musée qui y ont poussé. Au bas d’un escalier qui grignote la falaise, une chaise, un parasol, antre d’un possible sauveteur.

Il y a encore cet hôtel, ersatz de château fort, aux portes et fenêtres murées, domaine de la vermine. Il est l’aigreur de cette ambition échouée. Ignorez-le ! Mais, comme lui, regardez la mer…

De retour chez vous, un besoin impérieux vous saisira : ouvrir à nouveau cette carte ; y chercher un autre point. Mais, pourrez-vous trouver, comme là-bas, un lieu qui sera car il n’a pas été ?

Buenos Aires, 6 octobre 2013

104 — Le Désert

Station de San Antonio del Oeste, la porte du désert

San Antonio del oeste. Ici, presque contre l’Atlantique, tout à l’est, commence le vide : Une station service plantée entre désert et ciel. Les seuls reliefs : Les structures de la station, quelques lampadaires, quelques semi-remorques en attente. Ce jour-là, pour préserver l’uniformité, le ciel est d’un gris acier, le soleil un halo intermittent.

Dès lors, la route s’élance vers l’ouest. C’est l’une de ces routes qui ont la prétention de traverser un continent. Juste la prétention. Mais, là-bas, quand elle s’effacera, vaincue par les Andes, l’odeur du Pacifique sera dominante.

Avancer vers l’ouest, c’est entrer dans un monde de mirage, de mensonge. Les lois de la physique perdent leur pertinence. Le verbe avancer est lui-même un mensonge. Que le compteur annonce 10, 50, 90, 110 km/h, le paysage reste immobile, invariablement immobile. Seuls les fils de fer barbelés font croire au mouvement. Ont-ils un propriétaire ? Sont-ils de simple destructeurs d’immobilité ?

Un autre mensonge est la protectrice fraîcheur d’une clim. Il est difficile de croire ces 37, 39, 42° qu’annonce, suivant son humeur, l’ordinateur de bord. Mais le moindre arrêt, la moindre fenêtre entre-ouverte, balayent ce fantasme aidés d’un vent chaud, lourd, chargé de sable, d’humidité. Ils assèchent instantanément la peau.

Le vent ! Le vent est l’illusionniste qui forge, transforme, trompe, efface ce désert. Il forme les tornades qui galopent sur l’infini, qui croisent la route, qui invitent même, parfois, la voiture, le sable, le cheval, le camion, le buisson, l’improbable marcheur à danser avec elles, maîtresses inflexibles menant un rythme qu’elles seules peuvent suivre. Il est les sons qui habitent ce lieu, les barbelés sont des guitares, les cactus des flûtes, la terre des percutions. Il faut s’arrêter pour l’écouter ; Puissant concert aux notes perpétuelles et éphémères.

Au milieu d’un mirage se dresse un arbre, puis un autre, une maison, puis une autre, une place, une église… Ultime illusion ! Même dans le néant vivent les hommes.