63 — Volognat

Col du Bertrand

Col du Bertrand

Volognat, c’est d’abord une odeur. Dès le col du Berthiand franchi, par une bifurcation que l’enfance trouve vertigineuse, elle accueille les voyageurs qu’elle a volés à la grande route. Cette délicate (entêtante sous l’orage) combinaison des arômes de buis et de pin, où s’invitent des pointes fongiques, impose des souvenirs et des émotions.

À travers la densité des arbres, les regards recherchent la maison qui se dissimule entre les replis de la montagne. Une épingle à cheveux, une grille en fer forgé, du gravier crissant sous les pneus forment la clef qui ouvre les portes de ce monde discret, voir caché.

L’été, un coup de klaxon fait apparaître la foule dissimulée dans l’immense bâtisse. Débutent alors les salutations bruyantes, les embrassades affectueuses, les hommages aux grands-parents, rythmés par la valse des valises.

L’hiver, c’est un silence profond qu’étouffe souvent la neige, qui nous reçoit, tel un vieil ami timide mais heureux de cette visite qui fait fuir l’isolement et les morsures du froid.

Une fois à l’intérieur, commence un lent rituel : aller voir, pièce après pièce, si tout est toujours et éternellement à la même place ; si les odeurs ne se sont pas enfuies ; si les craquements n’ont pas changé d’octave ou choisi le silence.

Puis, il se poursuit à l’extérieur : faire résonner la terrasse du midi de ses pas ; aller saluer le capricieux et fantasque torrent, qui réclamera des excuses pour avoir troublé son chant ; franchir cette poterne portant fièrement les armes d’un royaume éteint ; s’enfoncer dans la forêt ; fouler les feuilles d’autres saisons ou la neige ; se perdre, même si chaque recoin est familier. Finalement , apprendre, une fois encore, la liberté : celle de la solitude.

Voilà, nous y sommes ! L’eau et la montagne, la plaine et les champs s’offrent. Les pas choisiront leurs destinations. Peut-être, là-haut, là où la montagne s’émerveille de cette rivière qu’elle cajole en son sein. Ce là-haut que les hommes nomment le Paradis.

Buenos Aires le 23 février 2014

25 — Vézelay

À Xavier pour m’avoir appris la patience de la marche

Vézelay

Vézelay

 

Les forêts du Morvan les avaient engloutis. Depuis 3 jours, ils marchaient sous la pluie sans jamais voir le ciel. La boue et quelques insupportables moto-cross sont leurs seules compagnes. Le but se fait sentir. Même s’ils ne la voient pas encore, ils savent que la basilique peut à tout moment se dévoiler.

Elle le fait à quelques encablures de là, quand s’ouvre le chemin sur la plaine. En son centre, humble mais imposante, elle les salue, oubliant même leur saleté, les appelle à elle. Ils suivent ce cap quelques hectomètres avant de croiser la route d’Avallon.

À l’évocation de ce nom, le plus jeune se rêve chevalier accompagnant Arthur, son roi, jusqu’à l’île au pommes, où repose ce souverain tant que durera sa légende.

Le sentier devient rue, l’église se fait coquette, voir timide, jusqu’à disparaître derrière sa colline. Ils ne leur reste plus qu’à grimper cette longue voie raide que bordent les magasins du village, ceux des habitants, ceux des croyants, ceux des touristes.

Voilà, ils y sont. Elle les domine et chacune des statues de sa façade, que la pluie, le vent et l’Histoire ont dévorée, les observe, curieuse et amusée.

Dès le portail franchi, alors que leurs pas résonnent encore, ils s’étonnent de la grandeur du narthex, mais la chaleur dorée de ses pierres les rassure. C’est en s’approchant du second portail qu’ils découvrent la captivante perspective de l’édifice. La lumière blanche, voire éblouissante de son chœur gothique n’arrive pas à capturer le regard. Les immenses voûtes rouges et blanches hypnotisent.

Ils franchissent les lourdes portes, se séparent, chacun s’invente un chemin. Un certain décide de découvrir le Morvan depuis les tours, un autre s’enfonce dans la crypte, un autre déambule dans le cloître, le dernier s’assoit derrière le chœur et se réchauffe du soleil qui transperce les immenses verrières transparentes. Leurs chemins se croisent, s’enlacent. Ils se surprennent de ces rencontres ; ici le temps est aboli.

Buenos Aires le 4 novembre 2013

24 — Mont Saint Michel

Mont Saint Michel

Mont Saint Michel

La croyance populaire veut que les terres du diable soient des terres infertiles où règnent la mort et la désolation. Pourtant, avant que le temps ne soit temps, la baie était son domaine.

Il y vivait, paisible seigneur de l’eau, du ciel et même de la terre. Il y accueillait des vagabonds et parfois des aventuriers. C’est l’un d’entre eux, un certain Michel dit l’archange, qui, par la ruse et la tentation, colonisa cette terre et en expulsa son prince.

Le malin n’est pas toujours celui que l’on croit. Michel construisit d’une nuit, sur le rocher de Tombelaine, un improbable château de glace. Il lui offrit en échange de ses terres. Subjugué, le diable accepta et monta dans l’instant au sommet de la tour. L’usurpateur avait gagné ! Les premiers rayons du soleil firent fondre l’illusion et le diable fut rejeté par la marée. Jamais il ne revit sa terre : insoutenable douleur de l’exil.

Où qu’il aille, il la raconte. Il dit sa tristesse de voir son œuvre porter le nom de son voleur. Puis, il raconte le ciel lourd de nuages et leurs rondes allègres, le soleil qui peint sur le sable ou l’eau des chefs-d’œuvre éphémères, le vent qui chantent ses mélodies éternelles, sculptent la végétation.

Il fait une pose, soupire et parle de l’eau furieuse et tourbillonnante qui envahit la baie, dévore le sable, invente des îles, de l’eau assagie qui s’efface, offre au sable des reflets, des mirages, offre au ciel un miroir envoûté.

Dans ses yeux se dissimulent une lumière grise de tant de couleurs. Ils vagabondent sur ses marches qui inventent un village, franchissent les portes de l’abbaye, courent d’un labyrinthe de salles et d’escaliers à l’autre.

Ils se posent tout là-haut. Devant ce cloître, dont chaque colonne-double capture un peu de lumière, en fait un joyau, s’avancent sur cette terrasse, là où les sens se perdent, là où l’on marche dans le ciel.

Buenos Aires — 7 septembre 2013

122 — Montfermeil, Les Bosquets

Montfermeil, Les Bosquets

Montfermeil, Les Bosquets

Photo prise par Xavier Dulauroy

Ici, ce n’est pas l’enfer dont s’abreuvent les journaux ou la télévision. Ce n’est pas non plus l’enfer dans lequel est plongé Cosette quand elle tombe entre les mains des Thénardiers. Non, les Bosquets ce sont des souvenirs d’enfance. Des souvenirs perdus aux confins des années 60, aux prémices des années 70.

Les couleurs des Bosquets ne sont pas nettes et froides comme celles du numérique, mais plus granuleuses, saturées, admirables comme celle d’une Kodrachrome 64 : Les couleurs de la nostalgie.

Dans cet univers où règne en dictateur le béton, quelques arbres sont posés là, improbables alibis. Les barres, hautes de leurs 11 étages, entourent un grand parc de sable. Pour tendre le linge, pour aller voir les amis, on passe par le toit. On monte, on descend, on se crée des labyrinthes que n’auraient jamais imaginé les cartésiens architectes qui ont inventé ce triste monde de symétries.

Mon domaine est planté au neuvième étage d’une de ces barres. Un appartement où la lumière s’invite par flot constant par la fenêtre du salon. Il y a cette chambre qui se peuplera d’une petite sœur, il y a aussi cette entrée ouvrant sur un triste palier, siège d’un monde mystérieux d’ascenseurs et d’escaliers.

Mon domaine s’étend au bac à sable, au toit (où je m’essayerai funambule marchant sur une fine margelle prise entre le grillage et le vide), à l’école si grande, si lointaine vers laquelle parfois il faut courir pour arriver à l’heure…

Puis il y a eu cette autre petite sœur qui ne venait pas, qui n’arrivait pas à la maison. Il y a eu cette cour d’hôpital,cette attente, cette joie de l’entre-apercevoir par une fenêtre.

Elle ne connaîtra pas cet univers de couleurs saturées. Un jour nous le quitterons. Versailles nous accueillera. Elle arrivera enfin. Fin de l’insouciance.

En fermant une dernière fois cette porte de cet appartement, c’est la vie qui a commencé. Enfin une autre vie.

3 juin 2013