4 – Lac de Tibériade

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— Depuis la Galilée, tu plonges dans les entrailles de la terre. Divers alphabets t’annoncent : Niveau de la mer. Tu n’y crois pas, mais tu t’enfonces. Plus tu t’enfonces, plus tu te sens léger, plus tu oublies.

— J’oublie quoi ?

— Tu oublies les pourquoi, sans parler des comment. Avant que le dernier virage ne s’ouvre, tu es seul avec la terre et l’uniformité d’un bleu profond. À Tibériade, tu es reçu par le silence. Du moins c’est ce que tu admets. Rien n’est réel, encore moins ses vagues au clapotement velouté.

Tu t’assois sur les galets, tu observes les montagnes, enfin les bords du trou qui t’accueille. Tu regardes le lac, un bateau passe, poursuivi par des mouettes en meutes. Tu suis les plongeons d’une famille de martins-pêcheurs aux couleurs éclatantes.

— Tu es restée longtemps ?

— Peut-être ! J’ai marché, beaucoup. J’ai pris un bus, je crois, mais j’ai surtout marché. J’ai vu la pierre sur laquelle ils ont construit leur église. J’ai vu Capharnaüm. C’est étrange que le calme de ses ruines ait donné son nom au chaos… Surtout là, en dessous des océans. C’est au mont des Béatitudes que j’ai compris.

— Quoi ?

— Quelle importance !

— Mais…

— Chut ! Prends-moi dans tes bras, j’ai froid ! Pourquoi ai-je dû revenir ? Là-bas, il n’y a que toi et une paix improbable. Ici, enfin là-bas, rien n’existe qui ne soit harmonie. Ce n’est pas pour rien qu’ils les ont inventées en ce lieu. Dommage qu’elles n’aient su être à cette image.

— Nous irons !

— Non, mais toi, si ! Pose tes pas dans les miens, tu pourras peut-être m’y ramener. Tu m’éviteras le piège, celui d’une carte s’appropriant les hauteurs et d’une télé montrant armes, peurs, horreurs et haines. Tu auras le courage de les éteindre ? Elles ne sont qu’illusions, mais te raccompagnent là où je ne veux plus jamais être, là où l’homme et ses instincts sont maîtres.

Buenos Aires le 8 mai 2014

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29 — Jérusalem

Jérusalem

Jérusalem – Esplanade des mosquées

Il y a d’abord son désir, son attente, mais aussi cette frontière, hôpital psychiatrique spécialiste de la paranoïa.

Il y a la porte de Damas et son activité frénétique, mais aussi la torpeur du ciel au couchant qui éteint la ville.

Il y a son marché, ses cris, ses échanges, ses bousculades, mais aussi ces soldats et ce réservoir à humiliations qu’ils traînent avec eux.

Il y a ces armes, si nombreuses, si visibles, qui sont parfois plus hautes que leur propriétaire, mais aussi le sourire des enfants qui courent et jouent entre les vieilles pierres.

Il y a la tombe de ce dieu sacrifié, mais aussi ces prêtres qui se déchirent pour la contrôler.

Il y a ses murailles qui racontent des millénaires d’histoires, mais aussi ce mur qui sépare les hommes, coupe les oliviers, éloigne l’eau des champs, les champs des bêtes.

Il y a cet autre mur, dit des lamentations, qui connaît toutes les souffrances, toutes les joies de son peuple, mais aussi l’intransigeance du fanatisme religieux.

Il y a le mysticisme qui suinte de chaque pierre, galope dans chaque ruelle, s’infiltre par tous vos pores, mais aussi ces hallucinations, ces folies qui s’emparent des plus perdus et parfois même des autres.

Il y a les bruits de la vie qui vous accompagnent, vous suivent, vous agacent, vous font rire, mais aussi ces sirènes qui saturent l’espace et annoncent ce drame, toujours ce drame recommencé.

Il y a enfin son esplanade et ses dômes. Ici, la ville se repose. Le silence, la paix sont des monarques. Il n’y a plus que vous et peut-être vos questions.

Après, il y aura la mort de l’espoir, il y aura le plaisir de quitter la ville. Il y aura le vide qui avalera la tension. Finalement, il y aura son manque qui vous fera dire : « L’an prochain à Jérusalem ! » Même si vous n’y croirez pas …

Buenos Aires 27 juillet 2013