66 – Juchitan

Au grand Jacques pour mon emprunt honteux

Juchitan

Juchitan

Ici, j’aime être sage, enfin j’essaye ; la ville ne se prête pas aux folies. Les soirs de printemps et d’été, je souffle des rafales courtes apaisantes. Les soirs d’hiver, je tente d’être discret, voire de me taire. Il n’y a qu’à l’automne que je me permets quelques rugissements.

Ici, j’aime chahuter la chevelure des femmes afin d’alléger les puissantes chaleurs. J’aime courir entre les enfants, attraper, voler leurs gouttes de sueur. Au cœur de cet isthme entre deux océans, il est bon de retrouver leur salinité.

À l’est, l’Atlantique, entre Golfe du Mexique et Caraïbes, a cette décontraction que les tropiques offrent aux hommes, tant que je ne me fais pas ouragan.

À l’ouest, le Pacifique est furieux, de ces colères que même le sommeil ne sait calmer.

À si peu d’heure de l’un, à si peu d’heure de l’autre, Juchitan ignore l’un et l’autre. À dire vrai, elle ne se préoccupe que de sa torpeur, que de ses silences, que de sa paix.

Sur le marché, où j’aime taquiner les jupes lourdes des vendeuses, les cris sont harmonieux, voire silencieux. Les mouvements sont sereins, sans obligation. Chacun échange sans accroc, avec la certitude que demain sera comme aujourd’hui, dans cette paix diffuse et paradoxale dans un pays qui vénère les armes et la mort.

Comme moi, le soleil aime y jouer. Ce soir, il dore chaque pierre, chaque bâtiment. Sur le kiosque, on joue Mozart, enfin je crois. Des enfants tournent en rond sur de petites voitures électriques. Je profite qu’une jeune fille boive à la fontaine pour lui mouiller le visage. Que voulez-vous, je suis farceur.

Des femmes marchent, s’assoient, parlent. J’ai la surprise de croiser un vieil homme. Appuyé sur sa canne, il écoute la musique. Pense-t-il à ses garçons dans la folie de Mexico ? Sait-il que c’est parce qu’ils y sont que Juchitan est si différente… calme ?

J’effleure une belle femme, elle me caresse.

Buenos Aires le 31 mai 2014

 

Publicités

74 — La Malinche

 

Sur les pentes La Malinche

Sur les pentes La Malinche

Fille de roi, fille de rien, voilà ce que je suis pour la cruelle Tenochtitlan. La noblesse est avilie, le peuple…

Dans le bus, mon regard abandonne les courbes du Popocatepetl. Il admire la Malinche, que la forêt engloutit dés ses premiers contreforts.

Ils sont venus avec le fer et la croix. Ils y ont vu le retour de Quetzalcoatl, j’y ai vu la fin de l’humiliation. Ils m’ont prise, ils m’ont offerte, puis, il m’a aimé.

Sous la protection des étoiles, je marche, paisible montée sylvestre. L’altitude m’offre plus d’air qu’elle n’en possède : ivresse.

Son fanatisme est terrible ! Mes mots, en tant de langues, propagent la haine d’un empire contre ses tyrans. Je le vois effacer, pierre après pierre, la capitale. Il me prend aussi violemment qu’elle, mais de mon ventre vient la vie.

L’aurore efface les arbres, commence le royaume de la pierre. La pente abrupte cède sous mes pas. Tant de cendre, tant à monter.

Sa terreur n’a aucune limite. Il massacre ceux qui l’ont fait roi. Il efface un monde au nom de son dieu unique. Nos peuples, disparus ; des rivières de sang … De moi, quand, bien trop tard, la mort me reçoit, il ne reste que la traîtresse aux siens.

La roche remplace la cendre, le pas se raffermit, le souffle se raccourcit. J’y suis, le Mexique est à mes pieds. Crier, hurler, chanter en silence. Tant de beauté, si peu d’émotions pour l’exprimer.

J’erre sur mon volcan. Il descend. Il lui ressemble, ils lui ressemblent tous.

Assise, une vieille dame demande de l’aide. Je la porte sur mon dos, qu’elle est lourde !

Voilà, il commence à s’enfoncer. Il hurle ! Voilà, la montagne l’a dévoré. Je l’accompagne en enfer. Je sais, ce n’est pas lui ! Qu’importe, les souffrance seront siennes, seront leurs.

Remonter, ils n’ont pas assez souffert. Grimperas-tu mon Hernan, que tout finisse enfin ? En t’attendant, je continuerai, encore, encore …

Buenos Aires le 30 mars 2014

http://www.ipagination.com/textes-a-lire/afficher/quelques-lieux-et-un-pas-de-plus-74-par-alberic

46 — San Juan Chamula

san Juan de chamula

san Juan de chamula

Ils me vénéraient. Jour comme nuit, ils me rendaient hommage. Aujourd’hui, je n’entends plus que les poules qui caquettent sur les tombes qui m’entourent. Il y a bien ces voix, mais elles ne sont que moquerie ou pire, indifférentes.

Faut dire, j’ai fauté.

Le vent, la pluie n’ont plus la même indulgence, ils ne me rafraîchissent plus. Ils me fouettent, martyrisent mon dos. Je ne vois plus les nuages (les merveilleux nuages) qui passent et que le soleil déchire parfois. Ils m’ont privé de la contemplation de ces nombreuses collines, si vertes qu’elles semblent peintes, ainsi que ces trois croix qui s’y camouflent, symbole de la Ceiba Madre et que les chrétiens, par quelques pictogrammes, croient faire leurs.

Faut dire, j’ai fauté.

Dans mon lointain, j’entends les cavalcades, les explosions, les tirs de ces cavaliers (« armure » en peau de mouton), fiers de ces traditions de tant de siècle, qu’ailleurs, même leur souvenir a été effacé ou travesti. Mais pour moi, ils ne réservent plus le moindre regard.

Faut dire, j’ai fauté.

Mes amis les plus fidèles m’ont renié. Eux, ces faux saints, ces vrais dieux qui, miroir sur le ventre, capturent les âmes ou les révèlent, ont anéanti jusqu’aux lettres de mon nom.

Faut dire, j’ai fauté.

Eux, avec qui j’ai tant partagé, m’ont effacé des mémoires de ces enfants, de ces hommes, de ces femmes qui depuis toujours s’assoient en ronde, dans la nef de cette église, buvant des bulles, éructant des mauvais esprits.

Faut dire, j’ai fauté.

Pourtant, je les choyais ces plaques de lumière offertes à ma chapelle. Mais, le doux chant d’une lavandière m’a distrait. Une bougie enflamma un rideau. Au retour de ma flânerie, il ne restait que des murs calcinés. Moi, le saint protecteur, ils m’ont retourné face contre l’un de ces murs, insoutenable condamnation !

Viendras-tu un jour, temps de la poussière ?

N’être plus que sable Enfin !

Buenos Aires le 20 mars 2014

Vous pouvez ausi lire ce texte sur Ipagination

 

20 — Nuestra Señora de Guadalupe

Nuestra Señora de Guadalupe

Nuestra Señora de Guadalupe

Une femme à genou avance doucement vers l’impressionnante église circulaire, hymne au béton brut. Derrière, son mari suit en marchant. Leur fille, habillée de fête, donne docilement la main à son père. Leur fils, avec la même ferveur que sa mère, pourchasse les pigeons qui s’envolent juste le suffisant pour rester hors de sa portée.

Bien que Mexico ne soit séparée du sanctuaire que par une longue grille métallique, l’immense place, qu’entourent églises, basiliques et monastères (légataires de cette histoire), est d’un calme troublant. Même cette ville, fille de la démesure et de la folie, le respecte jusqu’à interdire à ses bruits et son mouvement perpétuel d’y pénétrer.

Dans l’immense basilique, au-dessus du maître autel, trône la vierge de Guadalupe ; symbole d’un continent changeant d’allégeance mais conservant son esthétique. C’est à quelque mètres de là, qu’un certain Juan, indien de son état, a vu apparaître et a peint cette vierge-montagne. C’est ainsi, que pour ses impitoyables bourreaux, l’Indien est devenu Homme.

Par-delà cette place, s’ouvre un grand parc, où la ville n’est plus qu’un souvenir. Des statues, des chapelles, des pèlerins, des familles, des touristes épars l’animent. Dans les chapelles, des représentations du christ s’efforcent et réussissent à être plus sanglantes et angoissantes que les zombies les plus terrifiants d’un film d’horreur.

Pourtant, comme partout au Mexique, elles ne peuvent rien face à la force, la profondeur, la variété des couleurs et encore moins de leurs assemblages. Chaque arbre, chaque pierre, chaque symbole apporte une nuance que même un peintre daltonien n’oserait pas.

Ici, les chemins, comme les couleurs, bifurquent, se courbent, montent ou descendent. Ils entraînent celui qui passe, l’abandonnent puis le reprennent. À un moment, celui de leur choix, ils le porteront en haut de cette colline, là où Mexico n’est plus que la maquette d’elle-même.

Le passant désirera alors remercier et songera à peindre l’un de ces ex‑votos qui couvrent tant de murs de leurs touchantes naïveté.

Buenos Aires, samedi 26 octobre 2013

26 — Zocalo de Mexico

Zocalo de Mexico

Zocalo de Mexico

Les pouvoirs, si vous êtes distraits, vous feront croire qu’ils sont les maîtres du Zocalo. L’état, dieu, l’oligarchie, ont construit les symétries de cette place dont chaque point de fuite est aimanté par son gigantesque drapeau.

Orné de son aigle, de son serpent, de son lac et de son cactus, uniques concessions faites aux vaincus, il grimpe et descend de son mat au cours de cérémonies grotesques et réjouissantes : une dizaine de soldats combattent le vent afin de protéger ce morceau de tissu disproportionné de la souillure du sol.

Partons à sa recherche. Prenez du recul ! Ça y est, vous commencez à la voir, à les voir. Des dizaines, des centaines de femmes et d’hommes en mouvement semblent se perdre dans l’immensité de la place. Les pouvoirs ? Leur piège se rompt !

Regardez de plus près encore, vous voyez ce mendiant ? Suivez-le ! Il passe devant des danseurs aztèques qui, portés par le rythme, oublient la chaleur. Au passage d’un vendeur de soda, ils s’arrêtent, s’achètent des boissons, reprennent.

Il poursuit son chemin, se pose devant une tente. Il vend un peu de fraîcheur, voir de couleur, sans entendre cette femme qui raconte un roi, un oiseau et la Liberté. Quand les derniers mots s’éteignent, un jeune homme se remet à marcher. Il pense à la conclusion du conte : « La liberté ne se donne pas, elle se prend. ». Perdu dans cette phrase, il s’arrête à un étal, attend, suit du regard un chaman qui, d’encens et de prières, purifie une femme. Il achète quelques tomates, croise une diseuse de bonne aventure, l’évite. Elle continue à chercher son client, passe devant les portes ouvertes de la cathédrale. Un rayon de soleil frappe une femme en prière

Voilà, il est temps que je me retire. Mais ce n’est pas la fin, c’est à vous de l’écrire ! Continuez, s’il vous plaît, à suivre ses histoires qui s’entrelacent

6 août 2013 à Buenos Aires

116 — Palenque

Le Château - Palenque

Le Château – Palenque

***

Le matin a oublié d’être frais. Il prend un malin plaisir à coller les vêtements sur le corps à peine le bus quitté. Plombé, le ciel sourit et par cruauté laisse passer quelques rayons de soleil qui viennent surchauffer un air qui est déjà au bord de l’ébullition. D’immenses arbres déjouent ce terrible plan, protégeant le visiteur de l’anéantissement.

Malgré ce piège, c’est la surprise et la beauté, l’errance et le désir qui submergent. Une pelouse trop verte, trop parfaite se fait hôtesse d’accueil. Les arbres protecteurs, tels les meilleurs scénaristes, maintiennent le suspens.

Vient la gifle, magistrale, au moment où ils s’ouvrent et livrent enfin les premières ruines, les premières pyramides. Le regard perd alors toute capacité à se fixer, à faire un choix. Soleil, chaleur et humidité sont vaincus. Hâte et lenteur se mêlent en d’improbables paradoxes. La tête prise de rage veut tout voir, tout découvrir. Le corps, lui, se veut alangui, patient, paresseux.

En se dévoilant Palenque plonge chacun dans son labyrinthe ou ses fantasmes. L’un est cet aventurier qui a voulu être roi, qu’ils ont pris pour un dieu et qu’une simple écorchure a condamné à mort. L’autre est ce fier guerrier revenant triomphant et glorieux dans sa puissante cité. Un autre enfin, un simple insecte se faufilant dans le moindre recoin. Il épie chaque mystère pris entre pierre et jungle ; ceux du temps, ceux de la nature et même ceux des hommes.

Que le chemin grimpe, chaque pyramide offre sa perspective, qu’il descende, chaque pierre offre son histoire, irrésistiblement il entraîne vers la jungle. L’heure est venue, il faut y entrer.

Le premier pas est une offrande, le second, un abandon. Ici, l’individu se perd, se fond dans la multitude. Ses sens ne sont plus les siens. Ses émotions sont un partage. Même le plus arrogant des conquistadors devient humble… ou meurt. Ici, humidité et surprise gouvernent, la nature est reine, l’homme un parasite.