96 — Jagat

Jagat

Jagat

Dans la vallée de plus en plus étroite et profonde, ils avancent, surpris de ne croiser le moindre village, la moindre habitation. Ils montent du pas tranquille de ceux qui méprisent le temps. La vallée leur offre le foisonnement de sa végétation, l’eau qui ruisselle par chaque pore de ses pierres. Elle les protège de l’ardeur du soleil, même s’ils apprécieraient qu’il s’impose davantage.

Après un cheval indifférent broutant au milieu du chemin, c’est la montagne qu’ils doivent contourner, s’approchant inexorablement de la rivière sur un sentier qui s’essaye corniche. Au virage suivant, il se fait vertical : le pont les accueille. En face, quelques maisons accrochées à la montagne regardent la rivière, entourent le pont, les attendent

La structure métallique, longue et légère, oscille à chacun de leurs pas, comme deux amoureux qui dansent. L’un ne pense qu’au vide, l’autre à son équilibre, l’une à sa soif, la dernière au monde après ; tous, le regard figé sur le village.

L’unique rue, sombre et étroite, les surprend, tout autant que la lumière chaude qui s’échappe des habitations, surtout des lodges. Ils entrent dans l’un d’eux, s’assoient sur sa terrasse bleue que domine le pont. Ils commandent un lait chaud au thé, le boivent silencieux à l’écoute des mélodies de l’eau, des rochers, des animaux (volants, marchants, rampants, humains), se réchauffent du soleil et du thé.

Un homme vêtu de blanc traverse. Est-ce des navets qu’il porte ? Où est-il passé ? s’interrogent-ils. Intriguée, elle traverse à nouveau. Elle voit bien la terrasse bleue, mais pas ses amis. Ils l’ont bien vue traverser, mais ne l’aperçoivent pas perchée sur l’autre rive.

Il se lève, va sur le pont. En son milieu, il la retrouve, l’embrasse, rassuré. Il est l’heure de reprendre la route vers Manang. Un panneau indique la droite. Ils marchent afin d’éviter de se demander si Jagat est plus qu’un village-pont. Est-ce une porte ? Mais vers quoi ?

Buenos Aires 29 septembre 2013

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94 — Pokara

Lac de Pokara

Glisser sur le lac

***

Un frêle esquif rompt l’immobilité matinale. Sans un bruit, il glisse sur le Machapuchare. C’est à peine si le miroir du lac est troublé par le fin sillage laissé par la barque. Les rouges, les verts, les bleus de celle-ci se superposent, s’imposent à la blancheur rayonnante de cette montagne magique, demeure de Shiva.

L’instant d’une illusion, un simple pêcheur devient le premier et l’unique homme à vaincre ce sommet si sacré que seuls des pas divins peuvent y laisser leurs traces.

Du Tal Barahi, accroché à sa montagne, semblent naître les compositions que le ciel s’invente : de longs et fins nuages sortent de son toit tel un gigantesque éventail. Le soleil naissant les peint au gré de ses fantaisies : Jaunes et oranges s’accommodent des pourpres et des violets.

Assis sur une barque qui a choisi de naviguer sur la terre, un homme, jeune, se laisse dévorer par ce spectacle. Il aimerait être de ce monde. Mais il sait qu’il ne sera jamais autre chose que ce touriste à la stature trop élevée, à la peau trop claire, aux vêtements hors de propos.

Demain ou le jours d’après il aura repris sa route ou devra reprendre le chemin d’une vie d’ennui entrecoupée des fulgurances du voyage.

Pris par sa contemplation il ne se rend pas compte du froid. Même si ses mains se frottent l’une contre l’autre ou se cachent sous sa veste. Même si une envie d’un thé au lait trop chaud vient lui suggérer qu’il a faim. Il n’entend pas non plus les bruits de la ville basse qui émergent de sa nuit. Il n’ose imaginer l’activité matinale et trépidante de la ville haute.

Une main se pose sur son épaule, le conduit hors de sa torpeur. Ils échangent quelques mots. Elle parle du lac, ils parlent des routes : celle qui rejoint Katmandou, celle qui grimpe à Beşisahar et qui désespérément s’allonge pour raccourcir le pas.

11 juin 2013