98 – cimetière juif de Prague

un vagabonds devant le cimetière

un vagabond devant le cimetière

 

Pour quelle fantaisie a-t-il fallu attendre la nuit ? Par quel miracle les grilles étaient-elles ouvertes ? Je serais bien en peine de vous répondre. Ce que je sais, c’est que je suis entré. Certains trouveront, qu’éclairer par la lune pleine, il est lugubre. Pourtant, je le trouve rassurant, même accueillant. La forêt de tombes, que protègent d’antiques arbres, bruisse de mille voix. Au début, aucune n’a de sens. Que n’ai-je prêté attention aux chansons et contes dont mon grand-père nous abreuvait, faisait jaillir le yiddish d’autres époques. Heureusement, peu à peu, elles m’obligent à les comprendre. Je m’assois contre une grande pierre tombale, l’une des seules à ne pas être tordue, j’écoute.

Beaucoup racontent les petits ou grands conflits que génère l’impossible densité de ce cimetière où hommes et femmes furent enterrés par milliers, couche après couche, pogrom après pogrom, épidémie après épidémie. Certains chantent l’éternel amour qui repose à leur côté et dont ils ne furent éloignés que le temps d’une vieillesse rendue sinistre par la séparation. Certains ressassent l’horreur, le sang, les maladies qui firent entrer tant d’entre eux en ce lieu. D’autres, enfin, content ces aventures, ces légendes, que l’un ou l’autre a vécu ou qui le croit.

Puis une voix profonde de tristesse s’impose. L’enchevêtrement des dialogues s’éteint. Maintenant, elle résonne dans un silence respectueux : Je suis Löwe, rabbin de la vieille-nouvelle synagogue. Je suis celui qui osa défier Dieu, celui qui créa le Golem, celui qui perdit son contrôle, celui qui, impuissant, vit notre protecteur devenir le destructeur, celui qui demande depuis le pardon de son peuple.

Quand se termine sa douloureuse histoire, je comprends qu’il est temps de me retirer. Je comprends aussi qu’ils m’ont choisi et qu’ils m’ont désigné gardien de leurs mots, de leur timbre, de leur voix. Vous me croiserez peut-être. Mes yeux bleus délavés, ma barbe hirsute, mes habits usagés disent que je suis un vagabond. N’en croyez rien…

 

Buenos Aires le 5 juillet 2014

 

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Textes mis en page

Pas de nouveaux textes cette semaine je me bats contre le lac de Tibériade qui ne veut pas se laisser coucher sous ma plume, mais Les trois premiers textes mis en page au format PDF.

1-Maras

7-pont charles

11-lac titicaca

J’espère que vous apprécierez et que vous prendrez plaisir à lire ces 3 textes avec cette mise en page.

N’hésitez SURTOUT pas à me dire ce que vous en pensez et ce qui pourrait être améliorer ou changer.

 

Philippe

7 — Le pont Charles

Pont Charles

Pont Charles depuis le Château – Prague

Une légende prétend que c’est là qu’un voyageur à découvert un trésor se trouvant sous sa maison, là-bas, bien au-delà du regard, de l’horizon. La rencontre de l’incrédule immobile et du rêveur qui est venu a offert à ce dernier la clef de ce paradoxe.

Sur ce pont l’imaginaire impose une nuit froide dont le brouillard est l’acteur principal. Dans ce brouillard tant de fantômes. Ceux de Kafka, de Kapek, ceux du Golem ou du rabbin Löwe marchent du pas mal assuré de ceux qui savent ne plus être.

Sous ce pont l’éternel dialogue de la pierre et de la rivière se mue en d’impossibles combats sans morts ni blessé, sans vainqueur ni vaincu, sans rire ni pleure. Les mouettes en sont les moqueuses et arrogantes chroniqueuses. Au-dessus du pont, noir et orgueilleux, sublime et terrifiant, le château impose sa puissance, séduit, domine tout et tous. Mais le pont, lien entre la ville et le pouvoir l’ignore, le méprise.

Avant le pont, il y a son fantasme. Ce fantasme né de livres, de rêves, de films, de pures inventions. Après le pont, il y a toujours cela, mais aussi des perspectives, des sons, des odeurs, des bruits nouveaux et uniques.

La main se laisse aller à caresser la pierre. Le pont semble ronronner, se laisser faire, mais il vous capture. Il tente même de vous faire croire que vous le dominez pour mieux vous attraper. Puis il guidera vos pas. Il les fera résonner sur ce pavé pour mieux se les approprier. Il les dégustera, les ajoutera à sa collection et les écoutera, parfois, pour son plaisir. Sauf quand il neige, comment résister à ce silence feutré, même vide, il résonne de pas.

Si vous traversez vers la château, l’initiation commence, mais je vous laisse à cette découverte. Si vous traversez vers la ville, Prague vous sourira, de ce sourire qui hante les rêves. Elle sait que vous êtes son esclave.