5 – Göreme

Göreme

Göreme

Après des siècles d’un long et périlleux combats, nous avons réussi ! Aujourd’hui, nous avons retrouvé nos niveaux de production ancestraux et cela sans la moindre interaction avec les hommes, même si nous les avons utilisés à leurs dépens. Après 10 000 ans d’angoissants labeurs, de défaites effrayantes, la récolte d’eau merveilleuse est optimale.

Leur installation dans la zone des rivières sèches et leur âpre obstination à anéantir tout ce qu’ils ne comprennent pas furent tout proche de nous détruire. Par chance, la rencontre de mon père avec un de leurs parias, permit d’élaborer le plan dont nous célébrons aujourd’hui le succès.

En dépit de leur profonde cruauté, ce sont aussi de grands artistes, artisans et de prodigieux naïfs. Abusant de leurs rêves et de leurs croyances, nous pûmes leur imposer un mode de vie troglodyte. Par la terreur de ceux qui interdisaient leurs rituels, ils construisirent nos usines, qu’ils nomment églises, au cœur de la pierre. Ils les décorèrent de peintures et de bas-reliefs qui émeuvent même les plus acariâtres.

C’est encore une de leurs peurs, celle des razzias, que nous utilisâmes pour leur faire creuser nos zones de stockages. La plus réussie est Derinkuyu, invisible en surface, mais dont les chemins, dédales aussi imprévisibles que des racines, s’enfoncent au sein de la terre.

Restait à faire accepter les formes improbables de nos villes et nos cheminées de forges. C’est ce qu’ils nomment science qui nous y aida et en particulier la géologie. Nous inventâmes un volcan, son explosion de cendre puis de lave. Pour eux, tout devenait limpide, scientifique !

Leur « ignorance » maintenant éteinte, ils viennent de tant de bouts du monde pour admirer l’indicible beauté de notre terre, sans entraver ni nos vies, ni nos inventions.

Peuple des fées, forgerons comme inventeurs, le moment est venu. L’ancien monde s’éteint ! Inventez, créez, des plantes, des animaux. La terre, notre incomparable mère, connaîtra sa septième incarnation.

Buenos Aires le 9 août 2014

8 – Sainte Sophie

 

Sainte Sophie

Sainte Sophie

La première rencontre avait eu lieu dans saint Pierre : une marque, parmi tant d’autres, posée au sol à la fois loin du narthex et loin du chœur. Bien qu’identique à toutes les autres, au travers de ses yeux d’enfant, elle était magique. Difficile de dire qui de son nom ou son origine, de ces histoires contées ou lues en fut responsable. Cependant, un simple trait, dans la plus arrogante des églises, devint le pilier d’une imagination féconde et vagabonde.

Les suivantes l’avaient été au travers des nombreux masques dont elle aime se travestir : Ceux de livres ; ceux de films ; ceux de musiques… il y trouva mille légendes, mille détails, mille anecdotes, aliments de cette gourmandise, de cette gloutonnerie, qui croissait inlassablement. Il maudit les iconoclastes et leur haine des images, il ragea contre les croisés qui ne virent que l’or et leur fanatisme, il méprisa, mais remercia, les Turcs qui dissimulèrent les mosaïques survivantes, il pleura quand le dôme s’effondra, bondit de joie quand elle retrouva son chef.

Un jour, il prit le train pour Venise. Mais, il l’entraîna jusqu’à Trieste. Puis à Belgrade et enfin à Sofia. De là, chaque wagon portait le nom tant espéré : Istanbul ! Au petit matin, un soleil d’hiver magnifiait la mer de Marmara. Pris entre l’eau et les remparts, le train lui dévoila la bâtisse fantasmée.

Il l’épousa du regard. Il parcourut la ville afin de l’admirer sous tout ses angles, sous tous les temps. Il traversa vers l’Asie uniquement pour la voir devenir si petite, puis au retour, la retrouver si imposante. Il marcha, l’effleura sans relâche, mais n’osa y pénétrer.

Il le fit et il ne vit plus que la lumière. Elle dansait en le guidant. Elle l’entraîna dans chaque recoin, vers la moindre beauté. Certains prétendent qu’il ne l’abandonna que pour quitter ce monde. D’autres, qu’il est devenu immortel afin qu’à jamais son regard la comble.

Buenos Aires le 11 juin 2014